Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/685

Cette page n’a pas encore été corrigée


Certains détails de l’interview entre Joe Ladue et M. Lincoln Steffens mettent ces faits en relief. Joe Ladue venait de raconter ses débuts et ses misères dans l’Alaska et la Colombie Britannique.

— Mais enfin vous avez réussi à trouver de l’or ? demanda l’un des auditeurs.

— Oui.

— Combien ?

— Autant qu’il m’en faut. — Et, ajoute M. Steffens, son regard se voilait de mélancolie en saisissant dans celui de son interlocuteur une curiosité mal satisfaite et une cupidité mal déguisée.

— Et vous allez, riche comme vous l’êtes, entreprendre à nouveau un si dur voyage et retourner là-bas ?

— Il le faut bien… J’ai trop de choses à surveiller : mes claims, ma ville de Dawson qui grandit, mes travaux en cours. Je n’ai pas émigré dans l’unique intention de conquérir une fortune et de venir la dépenser ou en jouir ici.

Tout cela d’une voix blanche, indifférente, en termes clairs et précis. Puis on par la des approvisionnemens nécessaires aux émigrans. Il précisait, minutieusement, en homme d’expérience.

— Et les armes ?

— Quelles armes ?

— Carabines pour la chasse, revolvers pour la défense personnelle ?

— Il y a très peu de gibier dans la région du Klondyke, non plus que de malfaiteurs.

— Vous m’étonnez. Est-ce qu’il n’y a pas de joueurs non plus ?

— Si, les mineurs jouent pendant les longues soirées d’hiver, mais ils jouent loyalement, et ne s’aviseraient pas de tricher.

— Pourquoi ?

— Je n’en sais rien, mais c’est ainsi… Ils n’oseraient pas…

Et l’éclair des yeux, le geste, l’attitude, complétaient sa pensée. On passa ensuite aux rigueurs du climat, et à l’imprévoyance des émigrans qui se hasardent dans cette région dépourvue de tout avec des approvisionnemens insuffisans, leurs modestes ressources ne leur permettant pas d’emporter davantage, leur impatience ne leur permettant pas d’attendre. Il appréhendait une famine redoutable pour l’hiver 1897-98, car la plupart des mineurs étaient partis pour les mines au printemps avec des vivres pour quelques mois ; un petit nombre seulement en avait assez pour traverser l’hiver.