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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/634

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longtemps : la ville avait 30 000 habitans avant l’annexion par la Grèce, mais la population a bien diminué depuis. Maintenant, l’invasion turque a fait fuir les Grecs à leur tour ; les magasins sont fermés, les tavernes, les hôtels même étaient abandonnés ; de nouveaux industriels juifs ou ottomans s’y sont installés par droit de conquête, et servent à leurs nouveaux cliens l’indispensable tasse de café brûlant, seule boisson qu’on puisse trouver, car la vente de l’alcool et du vin est interdite. Pas une maison brûlée : mais les autorités grecques, avant de fuir, ont relâché 300 prisonniers de droit commun qui se sont empressés de piller les maisons, laissant bien peu de chose à faire aux Albanais. Ceux-ci pourtant ne désespèrent pas de trouver de bonnes aubaines. Les maisons des Hellènes ont été toutes déménagées ou dévastées par les bandits, et encore il y reste peut-être des cachettes d’argent, des trésors abandonnés : que de matelas éventrés, que d’armoires minutieusement visitées ! — mais les israélites sont restés presque tous, avec cet étrange courage passif qui les caractérise. Les soldats de véritable race ottomane paraissent se conduire correctement et font patrouille comme de vrais gendarmes. Séfoulah-Pacha, l’ancien consul de la Porte à Larissa, revenu avec l’armée comme colonel d’état-major, et transformé en commandant de place, montre beaucoup de souplesse, d’adresse et de modération dans une situation assez difficile. Il serait assez porté à s’appuyer sur la partie de la population qui n’a pas quitté la ville, c’est-à-dire sur les juifs, mais ceux-ci ne paraissent pas se soucier de se compromettre. Quelques membres de leur communauté avaient proposé récemment — est-ce de leur propre initiative ? — de rédiger un placard certifiant que le pillage a été l’œuvre des voleurs et des assassins lâchés par les fonctionnaires hellènes avant leur départ. Le membre le plus influent de cette communauté a vivement protesté contre celle mesure qu’il considère comme inutile, et même dangereuse. « Si nous ne signons pas ce papier, a dit ce sage, les Turcs ne nous en voudront pas. Avec eux, on s’arrange toujours. Mais si les Grecs reviennent eu Thessalie, — et ils reviendront, — ils nous en cuira ! » Ces sceptiques hommes d’affaires sont intéressans à consulter. D’après eux, les paysans thessaliotes ne souffraient point de la domination turque. Les grands propriétaires fonciers de race ottomane n’étaient point exigeans ; les baux étaient des contrats de métayage : partage égal entre le fermier et le possesseur de la terre. Quand la récolte