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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/632

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Des papiers, des livrets de soldats déchirés, des revues illustrées glorifiant les hauts faits de la guerre de l’Indépendance y traînent encore, souillés et déchirés. Je ramasse un de ces feuillets épars : c’est une Théorie de l’art stratégique. Cependant une odeur affreuse, l’odeur des cadavres en putréfaction, emplit l’air : on a enterré les hommes, mais on a oublié les chevaux. Ils pourrissent dans les fossés et les broussailles. De grands vols de corbeaux, des vautours énormes, tournoient autour d’eux. Quelques-uns vivent encore, d’une vie douloureuse et haletante, étendus à terre, n’ayant même plus la force de dresser leur cou. Parfois un soldat charitable a mis auprès d’eux une poignée d’épis verts coupés au champ voisin, mais ils n’ont même pas la force d’y toucher : ce n’est pas de faim qu’ils se meurent, mais du poison engendré dans leurs veines par la course trop longue qui leur a brûlé le sang, ou de la fièvre des blessures ; et nos yeux se détournent de leur œil vitreux.

Le soir vient, nous trottons toujours. Des villages déserts apparaissent vaguement. Enfin, dans l’obscurité, des chiens furieux aboient. Ils étaient les gardiens de Tyrnavos, et dans leur fidélité aveugle ils sont restés après le départ de leurs maîtres, se nourrissant, eux aussi, de la chair des cadavres.

Tyrnavos était un gros village. Chaque maison y avait son jardin clos de murs, ses vergers clos de haies. La vie y devait être facile et large ; les demeures n’y ont pas cet air mystérieux et fermé des habitations turques ; elles s’ouvrent à l’air et aux visiteurs par leurs vastes fenêtres, par leurs seuils hospitaliers, elles ne sont pas plus cachées que les femmes grecques ne voilent leur visage. Mais à cette heure, les voilà vides. Un parfum âpre et puissant s ; exhale dans la nuit tranquille : les Turcs, musulmans austères, ayant trouvé leurs celliers pleins de vin, ont vidé les tonneaux dans la rue. Les porcs aussi, étant des animaux immondes, ont été mis à mort et gisent le ventre ouvert dans les ruisseaux pleins d’une fange odorante. Peu d’habitations ont été brûlées, toutes sont, pillées, car il est difficile d’empêcher ces dévastations lorsque le maître n’est pas là pour défendre sa propriété. Cependant les gros meubles sont restés en place, une foule de petits objets même, qui eussent, tenté la convoitise d’un soldat européen, ont été dédaigneusement négligés par la simplicité du vainqueur qui n’en connaît pas l’usage, ou le méprise.

Le commandant du poste nous invite à dîner. Maigre dîner !