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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/622

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boucles courtes sur les côtés rappellent les conscrits de nos montagnes de France, tandis que d’autres, les vieux, ont le profil d’aigle, les moustaches tombantes et rudes de ceux de nos paysans qui ont passé dans les rangs de notre ancienne armée. Divisés chez eux en clans, organisés sous des chefs féodaux, c’est par dans et sous la conduite de ces chefs qu’ils sont venus. Hadji Cherif en amène trois cents, qu’il équipe à ses frais ; Hadji Chukri, d’Uskub, en a recruté plus encore. Il donne à chacun des vivres et cinquante francs en or. Maîtres de la terre, qu’ils cèdent en métayage aux habitans de leurs domaines, ils sont unis à ceux-ci par des liens antiques de service et de protection. Mais, d’autre part, ces volontaires sont des irréguliers ; ils en auront tous les défauts accrus par les indestructibles habitudes d’indiscipline et de pillage de la race. Le gouvernement turc vient de l’apprendre à ses dépens : dans les districts de Bérane, de Sélinitza, de Prizrend, leur recrutement n’a pas eu lieu sans troubles. Habitués à régner sur les chrétiens qu’ils conservent au milieu d’eux, ils craignent que leur éloignement ne renverse les proportions des nationalités, et que ces chrétiens ne prennent leur revanche. Alors, dans leur mécontentement, comme de grands enfans rageurs, ils ont brûlé les konaks, assiégé les gouverneurs, exigé leur démission. Ils forment la matière première d’excellens, de superbes soldats ; ils sont guerriers dans l’âme, ils ne sont même que cela, mais il reste à les former, et le temps manquera peut-être.

Cependant les volontaires juifs attendent l’heure du départ dans une attitude toute différente, l’air mélancolique et résigné, et leurs parens leur font des adieux solennels, debout, accolés épaule contre épaule, en versant des larmes. Enfin on sonne la cloche : d’un bond, les grands drapeaux turcs verts ou rouges montent à l’assaut des wagons, la musique joue la marche Hamidié, le train s’ébranle, et aussitôt qu’il est sorti de la gare on aperçoit, au-delà de la mer glauque, une cime allongée et hautaine dont la neige argentée se teinte d’un imperceptible rose. C’est l’Olympe, qui domine et pèse sur ces deux régions, visible de Salonique et de Larissa, de la plaine du Vardar et de celle du Pénée. Alors, comme à un signal donné, les Albanais déchargent leur fusil contre le soleil.

De Karaferia à Vodina, en passant par Agoustos, le chemin de fer monte par des pentes très raides ; à l’ouest, des montagnes encore neigeuses le dominent ; à gauche, les pentes dévalent