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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/614

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24 avril. — C’est avec mes deux confrères que je suis descendu à Nisch, où nous devons passer la nuit. On nous explique que les trains ne marchent plus la nuit, parce que de temps à autre des bandes de brigands se permettent de les arrêter. Le correspondant du grand journal de New-York paraît tout à fait vexé de rencontrer dans la vieille Europe les mœurs du Far-West. Il m’explique qu’il est père de famille. Cependant il se console vite en pensant qu’une fois à l’état-major du maréchal Edhem-Pacha, ses peines seront finies. Tous les correspondans de journaux, dit-il, seront reçus d’une façon admirable, admis tous les jours à la table du généralissime, escortés par des aides de camp galonnés d’or. Il enverra des télégrammes qui feront sensation dans toute l’Amérique, non pas de pauvres petites dépêches qui se bornent à exprimer le suc insipide des événemens, mais de vraies lettres où il mettra la fleur de ses impressions.

Nisch est une ville triste, assise au bord d’un triste affluent de la Morava. Les hôtels qu’on y trouve sont assez misérables. La décoration de la salle à manger, — comme d’ailleurs en presque toutes les auberges d’Orient, — consiste uniquement dans la série des portraits des souverains d’Europe, présidés là, naturellement, par le jeune roi Alexandre de Serbie, ayant à gauche sa mère Natalie et à droite son père Milan, dont mon compagnon de voyage apprend avec intérêt l’abdication et la transformation en comte de Takovo. L’ignorance où il paraît être de nos petites affaires européennes ne l’empêche pas, du reste, d’être plein de bon sens, de poser des questions nettes et directes, et de faire, je crois, un bon correspondant qui dit ce qu’il voit, avec l’indispensable grossissement, ou plutôt le gonflement particulier à quelques journaux américains. Mais j’ai grand’peur qu’il ne se fasse illusion sur l’accueil que les curieux et bavards que nous sommes recevront à l’état-major turc. Le chef d’une armée européenne refuserait peut-être purement et simplement de se laisser suivre par des correspondans de journaux, supprimerait les dépêches dont la publication inopportune peut faire manquer un mouvement. Quant à nous inviter à dîner, Edhem-Pacha aura sans doute autre chose à faire.

Le lendemain matin, nous prenons le train qui doit nous mener à Salonique, à travers la province de Kossovo, où succomba jadis l’indépendance des Slaves du moyen Danube. A la frontière turque, visite de douane : on nous prend nos revolvers.