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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/613

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Turquie encore lointaine ; et cette espèce de mirage oriental me fait songer à la mission que j’ai acceptée.

J’étais à Nice, où je me reposais des fatigues d’un voyage récent à Madagascar. Un télégramme du Journal des Débats m’a brusquement rappelé à Paris.

« Les Turcs ont franchi le col de Melouna, me dit-on. Peut-être la paix sera-t-elle signée dans huit jours. Mais il faut tout prévoir et la campagne peut continuer. Voulez-vous partir ? Vous irez à Salonique, et de là, à travers la Macédoine, vous rejoindrez l’armée ottomane dans les plaines thessaliennes. L’Express-Orient part dans deux jours. Arrangez-vous. »

J’ai encore au grenier mon équipement malgache : un lit de camp, une couverture caoutchoutée pour dormir en plein air, un costume de toile imperméable et un revolver Lebel. Quarante-huit heures pour se procurer un passeport et une lettre de recommandation de l’ambassade ottomane à l’adresse d’Edhem-Pacha, généralissime de l’armée d’Epiro-Thessalie, sont plus que suffisantes. Et voilà comment je me suis assis, le mercredi 20 avril, dans un fauteuil de l’Express-Orient, transformé que j’étais en correspondant de guerre.

Le train roule toujours ; on arrive à Vienne à la nuit, et on se retrouve le lendemain matin en plein pays serbe. Le Danube coule entre des rives vagues, gardant un air de barbare non encore dompté ; des femmes, des enfans au costume rouge et vert accourent voir passer le train ; d’autres, vêtues de même, avec des mouchoirs multicolores sur la tête, surveillent des troupeaux de moutons, et le charme de cette campagne suffisamment peuplée, pas encombrée, avec çà et là des maisons très blanches et d’énormes étables, donne des idées claires et gaies. Devant ces herbages gras, ces haies d’arbres, ces collines rondos, cet ensemble heureux et tendre, un jeune attaché d’ambassade anglais, à côté de moi, se rappelle l’Angleterre. Il est charmant, cet élève diplomate, et bientôt nous nous retrouvons, à Oxford et à Londres, une foule d’amis communs. En m’entendant massacrer l’anglais, un gros homme chauve, à moustaches blondes, se présente de lui-même. M. X…, citoyen des États-Unis, correspondant d’un grand journal de New-York, se rendant avec son fils, artiste dessinateur, sur le théâtre des opérations militaires. Ils ont déjà revêtu des costumes magnifiquement sauvages, des knicker-bockers admirables.