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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/609

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la tendance très significative de Wagner à introduire le merveilleux dans ses opéras. C’est précisément par-là qu’il rejoint l’objet propre, irréductible, en un mot l’idéal vraiment surhumain de la musique. Mais je n’ai pas le loisir d’approfondir cette remarque.


Voici donc mes conclusions en ce qui touche mon art dans mon pays, et, je l’espère, dans tous les autres.

L’homme, institué par la nature et sacré par les conquêtes de son intelligence et de son bras roi de sa planète, après avoir si longtemps courbé son front sur la glèbe, le redresse. Debout, parvenu aux contins extrêmes de la vie terrestre et de quelque autre vie supérieure, il emploie spontanément son génie méditatif à concevoir cette vie. Hélas ! il n’y réussit pas, mais du moins il l’imagine et la rêve. Ce rêve par lequel il y aspire est proprement l’essence de la poésie et sa raison d’être. Elle a pour mission de susciter et de favoriser l’aspiration au moyen d’un verbe qui fait d’elle un art. C’est un verbe musical, qui soutient la pensée, dans ses tentatives d’ascension, sur les ailes de la mesure et du rythme, mais en excluant la note pour ne point s’identifier au chant où l’expression émotionnelle détrône le jugement.

Le vers, dans sa fonction supérieure, est donc l’instrument de la poésie. Il a pour objet de faire bénéficier la parole de l’expression musicale dans toute la mesure compatible avec la claire intelligence du sens, et, réciproquement, de faire bénéficier l’expression musicale de la précision que lui communique le langage en spécifiant par leurs causes les émotions et les sentimens qu’il lui confie.

Dans ce second rôle, le vers tend à se dépouiller de son harmonie interne et propre pour s’aliéner aux compositions où elle se noie, au drame lyrique, au chant, qui rapprochent la musique de la condition et de la vie terrestres et l’y mêlent pour prêter aux passions humaines un organe d’autant plus riche en ressources expressives que son clavier s’étend jusqu’à l’expression du surhumain.

Entre le plus haut usage de la versification et cet usage subsidiaire, il en existe beaucoup d’autres, tous indépendans de la musique notée, et mis, en proportions variables, au service de la poésie, depuis le vers lyrique jusqu’au vers où elle n’a aucune part. Il importe d’indiquer ces proportions qui constituent la hiérarchie poétique des ouvrages versifiés.