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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/59

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LE DÉSASTRE.

l’Empereur est molle. J’aurais aimé plus d’élan. Mais c’est très bien à lui d’emmener son fils.

Ils avaient gagné les jardins réservés. Tandis que des breaks, des omnibus de famille stationnaient dans l’allée de la Carrière, les voitures à la livrée impériale et les grands vis-à-vis découverts se massaient devant les petits appartenons. Du Breuil retrouva des figures de connaissance : Jousset-Gournal, dont l’ubiquité était prodigieuse ; le publiciste Favergues, très entouré. Le général Jaillant, qui accompagnait l’Empereur, causait au milieu d’un groupe d’officiers généraux. Mme d’Avilar et Mme Langlade n’avaient pas manqué cette occasion de faire leur cour. Elles riaient avec des vieux messieurs, à impériale cirée, à rosette rouge. Peu à peu elles haussaient le ton, puis, ramenées au sentiment brusque de la situation, la mine composée, parlaient du bout des lèvres.

Une pensée unique animait les visages : on attendait l’apparition des souverains. Le béat sourire, les oreilles tendues de M. Jousset-Gournal, les regards d’aigle de Jaillant, le zèle de Mme d’Avilar surveillaient les portes-fenêtres du salon, par où Leurs Majestés devaient sortir… Combien prolongeaient en pensée, au delà de la grille du parc, le départ du maître ? Combien le suivraient du cœur ? Combien, les adieux faits, tourneraient les talons, pour ne plus songer qu’à soi ?… Était-ce la terne clarté du jour, sous le ciel bas ? Du Breuil remarqua presque chez tous une expression lasse, lourde. Hauts dignitaires, sénateurs, députés, lui parurent éteints, sous le même masque fatigué, repu. Seul, le comte Duclos conservait sa morgue. L’amiral La Véronnech était plus affaissé que jamais. Tout ce monde aux lumières lui avait semblé plus jeune, plus vivant. Il douta si l’Empire vieillissait. Mais il sourit bien vite, rasséréné, au va-et-vient des aides de camp, l’air martial, le geste vif. Le calme et l’autorité des généraux en tenue de campagne l’emplissaient d’une grande confiance, d’un respect instinctif. L’énergique figure de Lacoste lui fit plaisir — tout dévoûment, tout volonté. Il songea à la force redoutable, entrevue l’autre jour, au seuil de la chambrée. Un grand espoir lui haussa le cœur.

Un frémissement d’attention courut. Les regards convergèrent à l’extrémité de la terrasse, sur le salon des Vernet. L’Empereur, l’Impératrice et le Prince impérial parurent.

L’Empereur était en tenue de général de division, avec croix et médailles. Grave à son ordinaire, il paraissait souffrant et