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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/585

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tous les maux de leurs cliens. En réalité, l’homme n’était pas pire que la femme qu’il opprimait, ni le patron inférieur à l’ouvrier qu’il exploitait. Mises à la place des tyrans, les victimes eussent agi aussi mal qu’eux-mêmes. Tout le tort était au système qui permettait à des êtres humains de se trouver vis-à-vis les uns des autres dans une condition de dépendance. L’autorité exercée sur le prochain est chose démoralisante tant pour le maître que pour le serviteur. Donc l’erreur fut de s’attaquer d’abord aux conséquences de l’inégalité économique, non pas à l’inégalité elle-même. Les femmes du XIXe siècle demandaient des lois en leur faveur ; au XXe, elles ne se soucient nullement de l’intervention de la loi, tenant, soit filles, soit mariées, une bien autre influence en main, celle de la souveraineté personnelle. Tout homme qui se rend désagréable aux femmes sous le nouveau régime solliciterait vainement leurs bonnes grâces. Et cette facilité à se protéger soi-même était impossible au temps où la femme, condamnée au mariage par des raisons économiques, ne cherchait qu’à plaire et était pour ainsi dire contrainte à se donner, ne pouvant ensuite sous aucun prétexte refuser d’obéir au mari.

Oh ! sans doute il y avait de bons maîtres dans ces relations-là, nos juges des générations à venir veulent bien le reconnaître ; mais, ajoutent-ils, on en disait autant sous le règne de l’esclavage ; il arrivait même que l’esclave prît un certain empire sur le maître ; la chose était peut-être moins intolérable qu’elle ne le paraît à ceux qui l’étudient de loin. Vaines excuses : les accommodations possibles ne suffisent à justifier l’asservissement d’aucun être humain à la volonté arbitraire d’un autre. Heureuse ou malheureuse, la femme a longtemps gémi sous un double joug : celui qu’elle subissait en commun avec l’homme : écrasement du pauvre par le riche ; et le joug qui lui était particulier : soumission abjecte à l’homme dont elle dépendait pour sa subsistance. Il lui fallait conformer ses idées, ses paroles aux siennes ; étouffer en elle tout élan original ; revêtir sa vie d’une uniformité artificielle, car on n’attire et on ne retient l’homme qu’à la condition de ne le contredire ni dans ses goûts ni dans ses préjugés. Et ce mensonge perpétuel, cet esclavage moral ne se bornait pas à avilir les femmes ; il passait de leurs veines dans le sang de la race, et les citoyens du XXe siècle ne savent pas tout ce qu’ils ont gagné à l’affranchissement de leurs mères.

La lutte entre femmes pour atteindre au mariage n’était rien