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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/538

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REVUE DES DEUX MONDES.

rauques hourras : — Vorwærtz ! Vorwærtz ! Il fit un à-droite, prit le galop. Dans un jardin, derrière un mur, une ligne de fantassins, à genoux, couchés, coup par coup ajustaient, tiraient. Un capitaine réglait le feu : — « À vous, Judin ! » Le petit lignard visait soigneusement, lâchait la détente.

— Mouche ! fit-il. Et, se relevant : — Je n’ai plus de cartouches.

— À toi, le Frisé ! ordonnait la voix calme.

Des rires s’élevèrent, et le soldat chauve, ainsi désigné, sans hâte, fit feu.

— Védel ! cria Du Breuil. Le capitaine tournait vers son cousin une brave figure, empreinte d’une volonté grave, recueillie. Du Breuil en demeura frappé :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

À mots pressés, Védel dit qu’il avait tenu sept heures durant, que le 6e corps, écrasé enfin, sans munitions, sans renforts, sans ordres, pliait. Il montra la plaine, eut un grand geste : la Garde royale prussienne était couchée là !

Le vicomte Judin, noir, poudreux, méconnaissable, l’écoutait avec un sourire :

— Beau spectacle, mon commandant, mais j’aime autant l’Opéra, vous savez !

Il tirait de sa poche une pipe, un briquet, s’apprêtait à le battre. Soudain, dzz ! une balle sifflait. Il devint très pâle, le briquet tomba ; du sang jaillit. Son poignet venait d’être brisé net… Un galop de fièvre emportait maintenant Du Breuil. Le village au loin, flambait. Des clameurs d’assaut, la fusillade autour de lui, des fantassins couraient… Védel ? Ah ! oui, laissé là-bas, derrière le mur. Une vision d’hommes qui se relèvent, se groupent autour du capitaine, s’en vont lentement. Et derrière le mur, une ligne bleu sombre qui avance, enseignes déployées ; des baïonnettes luisent, des clairons sonnent, d’autres clairons que les nôtres… Et maintenant des voitures du train, des fourgons, des cantines, qui roulent pêle-mêle. Là ? Qu’ost-ce qu’il y a là ? Des fantassins s’élancent… Un groupe d’officiers à cheval, des voix enrouées criant : — Vive Canrobert. Et superbe, en avant du groupe, un maréchal de France qui domine la retraite, d’un altier redressement du corps, avec un air triste et des yeux étincelans.

La nuit. Un piétinement de troupeaux en fuite. Des bousculades sans nom par les routes obscures. Du Breuil longeait par-