Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/537

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
531
LE DÉSASTRE.

flot, ce flot lugubre, ambulances, fourgons, cantines, et les paysans affolés, les charrettes pleines de pauvres meubles… Du Breuil se lança contre le courant, arrêta des lignards qui n’avaient pas de fusils.

— Qu’est-ce que vous faites là ? criait-il. Et des voix répondaient :

— Nous cherchons notre régiment.

D’autres filaient sans rien dire ; quelques-uns, seuls, ricanaient. En approchant du village, le nombre des fuyards s’épaississait. La musique d’un régiment passa. Les hommes couraient, blêmes, avec leurs instrumens dans leur gaine. Un grand diable, brusquement, jeta le sien, en regardant Du Breuil avec insolence. Alors une inspiration le traversa. Il sentit bouillonner en lui l’énergie de sa race. Le sang rouge des ancêtres le dressa, hurlant, sur ses étriers. Une force mystérieuse émana de son geste, de son ordre. À sa voix, les musiciens blêmes s’arrêtaient, domptés. Les instrumens jaillissaient de leur gaine. Embouchés à pleine poitrine, un chant sauvage voltigea sur leurs pavillons de cuivre : et remuant tous les cœurs, sur la panique étonnée, la Marseillaise éclata. Dans le fracas tonnant du soir, avec ses rumeurs de tocsin, l’hymne national s’élança, grandit, fut le cri même de la France. Chacun, pris d’une ivresse subite, répéta les strophes ardentes, sentit courir le souffle des victoires passées. L’âme d’un peuple emplit cette foule en déroute, et comme aux jours épiques de la Patrie en danger, une flamme aux yeux, tous les fuyards galvanisés remontèrent la côte, fondus en un seul être qui se ruait au combat dans un élan irrésistible.

Du Breuil ivre avançait, poussé par le reflux. Héros anonyme, il vivait en inconscient cette heure magnifique, point culminant de sa vie. Étrange hasard qui l’avait amené là, à cette minute précise, pour qu’il accomplît en passant cet acte bien simple où toute l’énergie d’une race, l’existence de ses obscurs ancêtres, la sienne propre, se résumaient…

En arrivant aux premières maisons du village, une minuscule tache rouge s’abattit sur son bras. Il la regarda, surpris. C’était une bête à bon Dieu ; son dos pointillé de noir luisait, petite vie ailée à travers l’ouragan de mort. Les obus, avec un bruit infernal, s’abattaient, trouant les murs. Les balles tournoyaient par essaims. Il vit des lignards se replier, courir. Des tambours battaient une charge qui n’était point la nôtre. On entendait de