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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/535

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LE DÉSASTRE.

— Il n’est pire sourd,… commençait-il. Un regard de Laune coupa net la fin de la phrase.

L’insinuation — perfide, à coup sur ! — répondait aux préoccupations secrètes qui, depuis lavant-veille, ne cessaient de harceler Du Breuil ! Non ! Bazaine ne pouvait songer réellement à se replier sous Metz ! Non, Bazaine ne pouvait laisser écraser de gaîté de cœur Canrobert après Frossard !… Est-ce qu’à cette heure solennelle, un soldat glorieux, en qui le souverain, la patrie avaient mis leur espoir, un maréchal de France pouvait être accessible à d’aussi misérables calculs, à d’aussi louches, d’aussi honteuses pensées ?… Comment supposer d’ailleurs, chez un homme intelligent, une telle incompréhension de ses intérêts, une si profonde, une si soudaine ineptie ? La conduite du maréchal, depuis ce matin, n’avait pu être dictée que par la conviction absolue, la certitude que l’armée ne courait aucun risque.

Le soir tombait. Depuis longtemps, le bruit du canon s’était tu. Pas de nouvelles, mais chacun, revenu au calme, attendait avec confiance. Vers sept heures, Du Breuil crut entendre comme un grondement sourd. Floppe dressait l’oreille.

— Eh ! eh ! fit-il, ça recommence.

C’était odieux, ce doute ! Du Breuil sentit qu’il ne pouvait ronger son frein plus longtemps. Obtenir du général Jarras la permission d’aller aux nouvelles, faire seller son cheval, ne prit que le temps de la pensée.

En sens inverse, il suivait maintenant le chemin qui, deux heures auparavant, le ramenait au grand Quartier général. Il galopait avec ivresse. Un vent tiède le frappait au visage. Le mecklembourgeois — une bonne bête décidément — enlevait gaillardement la côte. Du Breuil sentait l’appui de la bouche sur le mors, le contact solide des flancs à la botte. Il se revit à côté de Lacoste, les deux chevaux fraternisant. Un peu de l’enthousiasme qui l’avait alors transporté s’empara de lui. Le bruit de la canonnade grandissait. Il filait entre deux bois.

« J’aurai plus vite fait de piquer sur Châtel », se dit-il. Le jour achevait de mourir. De grande nuages rougeâtres, à gauche, montaient. Près du Gros-Chêne, il croisa la division de grenadiers et de zouaves de la Garde. Ces bataillons d’élite, immobiles, attendaient, l’arme au pied. Il longea d’interminables files d’hommes silencieuses. Les compagnies se succédaient, donnant, avec leurs masses rouges et bleues, une impression de calme, de recueille-