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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/534

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REVUE DES DEUX MONDES.

rêta. Laune et Du Breuil étaient derrière lui. Dans la direction de Metz, des voitures civiles, des équipages du train, des cavaliers d’escorte fuyaient pêle-mêle. Un nuage jaunâtre tourbillonnait. Convoi débandé ? Artillerie en déroute ? On ne savait. La poussière empêchait de distinguer les formes qui passaient, dans cette effroyable panique. Le maréchal murmura :

— Que faire avec de pareilles troupes !

Les deux officiers tressaillirent. Ils les avaient vues à l’épreuve. Elles ne méritaient pas ce reproche. Du Breuil, peiné, chercha le regard de Laune ; mais le colonel détournait la tête.

Les deux batteries de la réserve arrivaient. Le maréchal en détermina l’emplacement, et comme s’il avait tout prévu, ou tout réparé, reprit son chemin, avec la même impassibilité.

En route, ils croisaient, près de Plappeville, des officiers de l’état-major de Bourbaki. Le maréchal les questionna. Ils allaient rejoindre leur chef.

— Inutile ! dit Bazaine. Tout va bien. La journée peut être considérée comme terminée. La Garde va rentrer.

Quelques minutes plus tard, le maréchal arrivait à Plappeville et remerciait les officiers. Du Breuil regarda la grande porte de la maison s’ouvrir. Des ordonnances se précipitaient. Déjà le maréchal avait disparu. La porte se refermait silencieusement. On ne vit plus que la rue calme, un toit luisant dans le feuillage, de lourdes masses de verdure sous le ciel bleu.

Rentré dans la pièce commune, il ne savait à qui entendre, assailli de questions. Enfermés depuis des heures, rivés à leur travail, ceux des officiers de l’état-major qui n’avaient pu bouger dissimulaient mal leur rancune. Ils parlaient tous à la fois, à demi fous d’impatience et de curiosité : « Que se passait-il ? Comment ? le maréchal n’avait envoyé personne sur le terrain ? Alors ce n’était pas sérieux ? L’ennemi était repoussé ? » La plupart accueillirent ces nouvelles avec satisfaction. Du moment que le maréchal rentrait, que la Garde allait rentrer, c’est que nous avions résisté victorieusement à toutes les attaques. Ici même, d’ailleurs, on n’avait presque rien entendu… Floppe, seul avait un sourire malicieux :

— Et là-haut, fit-il, au Saint-Quentin ?

Sur l’affirmation de Francastel qu’il avait nettement perçu le bruit de la canonnade, mais que le maréchal n’avait pas semblé s’en apercevoir, le sourire de Floppe s’accentua :