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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/533

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LE DÉSASTRE.

seule persistait au nord-ouest… Au bout d’une heure, tandis que le maréchal remontait à cheval, le grondement de la lutte retentit de nouveau. Il ne parut pas s’en émouvoir, descendit au pas la pente raide, traversa les bivouacs de la réserve générale d’artillerie. Les pièces s’alignaient, luisantes, au parc. Les chevaux n’étaient pas même garnis. Les cinq officiers le suivaient tête basse, silencieux. Plus loin, c’étaient les batteries de réserve de la Garde, inattelées aussi. Un tonnerre lointain roulait. À quoi songeait Bazaine, de laisser dormir là, muettes, cent vingt pièces de gros calibre, quand le 6e corps était sans artillerie, quand les canons allemands, partout, écrasaient les nôtres ? Et Du Breuil avait envie de lui crier, à ce gros homme dont il apercevait le dos courbé, la nuque lourde sur les broderies d’or : « Mais on se bat ! On se bat ! Va donc voir ! »

Le sentier montait de nouveau, débouchait cette fois sur la partie nord du plateau de Plappeville. À cette distance plus grande encore du champ de bataille, on ne percevait aucun bruit. Mais des officiers du 6e corps passaient au galop, avec des caissons qu’ils allaient faire remplir au grand parc. Il en accourait d’autres, envoyés par le général Bourbaki, qui réclamait toute sa réserve. Le calme extraordinaire du maréchal finissait par en imposer à sa suite. « Restaud doit avoir raison, songeait Du Breuil. Peut-être a-t-il des renseignemens particuliers qui le tranquillisent ?… C’est en toute connaissance de cause qu’il s’en remet à ses lieutenans… À moins d’être le dernier des incapables et de s’en rendre compte, — mais il s’agiterait alors, chercherait à donner le change, à moins d’être pis encore, le plus ténébreux des… — mais non, c’était bon pour Floppe, ces pensées-là ! un commandant en chef ne pouvait se désintéresser à ce point de la bataille, s’il pensait vraiment que le sort de ses troupes y fût compromis. Le long passé de gloire, le sang-froid légendaire, la réputation d’habileté du maréchal interdisaient tout soupçon ! Les apparences, certes, le condamnaient… Mais devait-on s’en fier aux apparences ? » Du Breuil se souvint aussi de cette bravoure personnelle, qu’il avait admirée plus d’une fois. Si Bazaine agissait de la sorte, c’est qu’il était en droit de le faire. Rien, sans doute, ne motivait sa présence sur les lieux mêmes du combat.

Soudain, comme ils atteignaient un des points dominans du plateau, d’où l’on découvre la route de Briey, le maréchal s’ar-