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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/530

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REVUE DES DEUX MONDES.

Le général Jarras sortit à son tour de la maison du maréchal. On apprit alors qu’aucun avis n’avait pu troubler la quiétude du commandant en chef. Au maréchal Lebœuf il s’était contenté de faire répondre : « Vous occupez une position très forte, c’est à vous de la garder. » Il semblait persuadé que l’armée, grâce à sa position défensive, était en mesure de résister à toute attaque ; au surplus, il ne pensait pas que cette attaque dût être sérieuse… Quant à la faiblesse du 6e corps, il s’en souciait peu. Sa confiance était inébranlable.

Cependant les émissaires se succédaient. On apprenait enfin, vers midi, que l’action venait de s’engager, par une canonnade violente, ouverte sur le 4e corps, et que d’un bout à l’autre de la ligne de bataille, l’artillerie allemande tonnait, avec un fracas qui annonçait la lutte la plus chaude. On n’entendait que par intermittences, et très faiblement même, ce grondement lointain ; mais à l’émoi des aides de camp qui arrivaient de toute part, bride abattue, il n’y avait pas à s’y tromper. On jouait aujourd’hui la partie décisive. Et cet éloignement même, cette rumeur indistincte coupée de longs silences, cette ignorance où l’on se morfondait, portaient au plus haut point l’énervement de tous.

Les ordonnances promenaient en main les chevaux selles. — Eh bien, on ne part pas ? » jetait de temps à autre une voix colère. L’état-major au grand complet attendait le retour du général Jarras, parti, un quart d’heure avant, pour aller se mettre à la disposition du maréchal. Tous les regards convergeaient sur la porte close, la jolie maison d’aspect calme, avec son toit d’ardoises bleues dans les arbres. Rien ne bougeait ! Les chevaux piaffaient. Laune piquait machinalement en terre le fourreau de son sabre.

Le général enfin parut :

— Vous pouvez faire desseller, messieurs ! dit-il d’un ton mal résigné.

Hein ? Quoi ? Desseller ? Le général est fou… Tous les visages se tournèrent vers lui, avec un air de stupéfaction, des froncemens de sourcils incrédules… Il dut répéter l’ordre. Le commandant en chef estimait que l’affaire ne pouvait être sérieuse. Cela ne valait point la peine qu’on se dérangeât. Il fallait reprendre au plus vite le travail de bureau, s’occuper du tableau d’avancement, « si impatiemment attendu de l’armée. »

Le tableau d’avancement ! Du Breuil réprimait avec peine