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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/522

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REVUE DES DEUX MONDES.

Enfin, vers onze heures, Jarras, éconduit une première fois, était mandé près du maréchal.

Du Breuil eut un mouvement de rage, à la pensée des ordres qu’il avait alors fallu copier… Il revit la stupeur peinte sur toutes les faces, la douleur qui éclata dans les regards indignés :

«… Le défaut de vivres et de munitions nous oblige à rétrograder sur Metz. »

Son court sommeil, son repos fiévreux de la nuit, n’avaient fait qu’exaspérer le sentiment de révolte qui s’était emparé de lui, hier, à cette minute, où, courbé sur la table, il écrivait en frémissant… À force de volonté, de discipline, il avait eu beau se maîtriser : son cœur, sa raison, protestaient. Tant d’héroïsme inutile, tant de sang perdu ! Et las, infiniment las, il remâchait les réflexions qu’une fois dehors ils avaient échangées, Restaud, Décherac et lui, tandis qu’à travers la nuit glaciale, sous le froid scintillement des étoiles pures, des camarades s’en allaient porter à l’armée endormie, confiante, l’incompréhensible nouvelle.

— La consommation des munitions ! Ce n’est pas sérieux, disait Décherac. La réserve générale, les réserves des corps sont là… On peut y puiser au jour, sur les lieux mêmes, aussi bien qu’à une lieue en arrière ou sur le plateau de Plappeville.

— Mais c’est le grand Manitou de l’artillerie, Soleille lui-même, objectait Restaud, qui a fait avertir le maréchal.

— Il rêve, murmurait Décherac. Sa chute de cheval, cette après-midi, a fini de lui tourner la tête. D’ailleurs, puisqu’on faisait venir des vivres de Metz tout à l’heure, que n’y envoie-t-on chercher des obus et des cartouches, si l’on en manque ?

— C’est ce qu’on a fait, dit Restaud.

Décherac reprenait :

— La question n’est pas là. Nous avons en réalité des munitions pour trois batailles. Il suffit d’en livrer une, une seule. Et victorieux demain, nous gagnons Verdun, où l’on se réapprovisionne. Mais voilà ! jamais Bazaine n’a voulu gagner Verdun…

Était-ce possible ? Du Breuil se souvint des hésitations du maréchal, lors de sa prise de commandement. Il ne s’était décidé à la retraite qu’à contre-cœur, forcé par l’Empereur. Et depuis, il s’en tenait aux demi-mesures, laissant aux événemens le soin de régler sa conduite… la lenteur de la retraite, l’indécision après Borny, la suspension du mouvement le matin, la surprise deux