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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/512

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REVUE DES DEUX MONDES.

partout, on peut se rendre utile. Alors, vous comprenez, en errant de ce côté, je vous ai aperçu. J’ai fait signe à des infirmiers. On vous amène ici, on vous lave. Rien, pas une éraflure ! À peine une contusion au genou. Le poids de votre cheval, pensez donc ! Ah ! vous devez un rude cierge à votre saint patron, commandant.

— Est-ce qu’on se bat encore ? demanda Du Breuil.

— Si on se bat ! soupira Trudaine. Je crois bien ! Le 4e corps est en avant de nous. Et ça chauffe, je vous le promets. On entend d’ici !

— Alors, il faut que je reparte, monsieur l’abbé.

— Mais vous êtes encore blême.

Du Breuil, debout, chancelait.

— Mais vous n’avez plus de cheval !

La voix gouailleuse d’un médecin aide-major lança :

— Ce n’est pas ça qui manque, les chevaux !

Il venait d’amputer le bras d’un caporal de ligne, couché par terre, sur de la paille déjà rouge. D’autres blessés attendaient sur leur séant, avec des regards d’angoisse, et ne pouvant rester étendus, ils étouffaient ou vomissaient le sang à pleine bouche. D’autres, plus grièvement atteints, râlaient. Du Breuil stupéfait vit un capitaine qui entrait, livide. Les yeux lui sortaient de la tête. Il dit au médecin avec volubilité : « Employez-moi, docteur ! ne craignez pas de me mettre à contribution. Faites-moi porter des tisanes. » Et comme le major s’informait de son genre de blessure, il ajouta très vite : « Une motte de terre qui m’a frappé dans le dos. » Un fou, sans doute. Lâche à ce point, non, ce n’était pas possible !

— Eh bien, docteur, ces chevaux ?

— À la mairie, mon commandant, sous un hangar. Ils sont plus de trente, échoués là.

Sur le pas de la porte, Du Breuil étourdi regardait avec ivresse le ciel bleu. Mais des blessés arrivaient sans cesse, clopin-clopant. Et d’autres, d’autres encore, au loin, toujours. Il eut une minute d’accablement, de lassitude infinie. Cette boucherie, quelle misère ! Et pourquoi, pourquoi ? Qu’est-ce qu’on voulait ? Ah ! oui, c’est vrai, la marche sur Verdun, la retraite.

Dans la cour de la mairie, les chevaux sous la garde d’un gamin hennirent à sa vue. Il y avait là de pauvres montures de troupe haletantes, le flanc creux, le poil mouillé. D’autres, qui