Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/509

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
503
LE DÉSASTRE.

Hors de la mêlée, il se mettait à la recherche du maréchal. Avec les traits de Hacks, le dur visage de l’Ennemi se précisait devant lui. Il le détestait alors de toutes les forces de son être… La haine de race ? Un enseignement d’école, voilà tout. Il l’avait d’ailleurs ressentie avec force, naguère : mais elle restait un sentiment général, un peu vague… Il haïssait vraiment, pour la première fois de sa vie. Rien n’émeut au fond que l’émotion individuelle. Il l’éprouvait à plein.

Du temps coule. Où est le maréchal ? Une prairie au bord d’un ruisseau. De longues files de blessés. Un escadron de chasseurs qui passe au trot. C’est celui de l’escorte. — Où est le maréchal ? — On ne sait pas. Des sous-officiers sont partis à la découverte, dans toutes les directions. L’escadron s’arrête derrière une rangée de batteries du 6e corps. Elles canonnent des masses prussiennes, en avant de Vionville… Du Breuil s’éloigne. Un bruit sourd derrière lui grandit. Brusquement, des flammes de lances blanches et noires apparaissent au-dessus d’une crête ; puis dans un nuage de poussière, des justaucorps blancs, des casques et des cuirasses qui étincellent. « Ils ont le diable au corps, ces enragés ! » La charge folle sabre et traverse les batteries… Du Breuil longe une Lisière de bois. Voilà des fantassins qui tiraillent. Tiens, c’est le 93e ! — Où peut être le maréchal ? — On ne sait pas. Le régiment est en bataille. Du Breuil prévient un commandant du voisinage immédiat de la cavalerie ennemie… Un vide entre deux compagnies. « Passons là ! » Comme il traversait le premier rang, des cris partirent : « Dépêche-toi, bougre d’imbécile ! Galope, mille dieux ! » Il se retournait, furieux, sourit de sa méprise. La ligne des lances se hérissait au loin, tandis que, sur le front de la compagnie, un pauvre lignard éclopé accourait grand train. « Enlève-toi de là, idiot ! Laisse-nous tirer ! » Les fusils s’abaissaient. Mais un capitaine bondit, fait face aux hommes qui gesticulent, surexcités : « Ne tirez pas, garçons ! Au moins vous ne tirerez pas tant que je serai devant vous ! » L’éclopé avait rejoint. Les lances n’étaient plus qu’à cent mètres. « Feu, maintenant ! feu ! » criait le capitaine. Et des éclairs rouges fusaient. De la fumée s’éleva. On vit des chevaux culbuter ; et la charge arrivait, lancée à fond, dans un fracas vertigineux. Cette fois encore, uhlans et cuirassiers sabraient et traversaient… Du Breuil s’était arrêté au coin du bois, à l’intersection de deux chemins. En face de lui, Rezonville : à sa gauche, plusieurs régimens de cavalerie, des