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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/499

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LE DÉSASTRE.

Ils étaient à 1 200 mètres, en vue de la route. Ils ont laissé défiler le cortège… Bizarre, n’est-ce pas ?

Floppe, survenu, jeta :

— L’angoisse est telle que l’Empereur voulait aussitôt gagner Verdun. Mais pas d’escorte. La cavalerie de la Garde arrive seulement. Elle est éreintée. Alors on ne s’en va que demain au petit jour.

Des éclats de voix attirèrent leur attention. Un général, la tunique ouverte sur sa ceinture rouge, parlait avec animation. Il était à cheval, blanc de poussière, ayant comme les autres marqué le pas tout le long de la route. Du Breuil reconnut le gros général Chenot, commandant une division du 6e corps. Il ne l’avait pas revu depuis la soirée de Saint-Cloud, lorsque écrasant sa nuque rouge sur un col aux broderies d’or, il s’en allait sous les lustres, bras dessus, bras dessous, causant avec Jaillant. Il se plaignait violemment à Jarras, un de ses vieux camarades. Il aperçut Du Breuil, fit bonjour d’un signe, et sans baisser le ton, continua ses récriminations. Il désignait maintenant les généraux de la suite, montra Jaillant de loin, ricana avec amertume : « Pas la peine d’être si fier… joli pétrin… les conseilleurs ne sont pas les payeurs… » Et Du Breuil le revoyait encore sous les lustres, tenant Jaillant sous le bras, sincère comme aujourd’hui.

Il y eut un mouvement, puis un grand silence. Sur le seuil de la petite porte, derrière Bazaine, l’Empereur parut. Il avait un teint de cendre, des yeux morts ; des boursouflures, dessous, faisaient poche. Il portait la petite tenue de général sous un pardessus civil. La démarche était lourde, affaissée. Bazaine prit congé. Le Prince impérial s’approchait de son père. Les familiers s’empressèrent. Déjà, dans un va-et-vient, l’état-major remontait à cheval, gagnait ses logis de passage… Du Breuil y songeait encore, lorsque Décherac, à table, raconta le mauvais effet produit sur les troupes, en ce jour anniversaire, par la vision du Souverain. Il avait présidé, depuis midi, au lent défilé de l’armée. En face de la chaussée, devant l’interminable cohue, il était resté des heures entières, assis sur une chaise de cuisine. Et sans un cri, sans un vivat, les divisions étaient passées, silencieuses, devant cet homme à l’œil terne, au teint blafard, qui était l’empereur Napoléon III. Cette rêverie du malheureux, regardant s’écouler devant lui ce qui restait de sa puissance, personne, même Floppe, n’y pouvait penser sans tristesse.