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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/497

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LE DÉSASTRE.

— Adieu, Metz ! dit-il, après quelques secondes.

Et poussant leurs chevaux, ils gagnèrent de l’avant. Le cercle de l’horizon diminua, diminua. Il n’y eut plus autour d’eux que le plateau, derrière eux que le ciel.

— Comment t’appelles-tu, fit Du Breuil, d’où es-tu ?

— Jubault, mon commandant, de Tours.

— Ça ne te fait rien de quitter Metz ?

— C’est pas trop tôt, mon commandant, sourit l’homme, enhardi.

Et Du Breuil murmura : — Oui, — mais il n’eût pu dire au fond de lui-même s’il en était joyeux ou triste.

Le plateau était couvert de troupes. À la descente des Génivaux, l’encombrement reprenait, terrible. Encaissée dans un petit ravin, la route n’était plus qu’une profonde ornière, défoncée par le creusement des roues, le grattage incessant des semelles. On enfonçait dans un mètre de poussière. Elle flottait dans l’air comme un brouillard. Les hommes et les chevaux en étaient blancs, méconnaissables.

Soudain, près de Gravelotte, comme il se retournait, il aperçut sur le versant qu’ils venaient de quitter, commodément posté à cinq cents mètres le long d’un bois, un individu qui braquait une jumelle. Le uhlan mettait pied à terre, ouvrait tranquillement une carte ou un calepin, prenait des notes.

— I’s’gêne pas, fit le chasseur.

Du Breuil eut un geste de rage, chercha son revolver. Mais non, ce serait une balle perdue. Posément le uhlan avait replié sa carte, ressanglé, puis enfourché sa bête. Il disparut.

— Bien le bonsoir, reprit Jubault. Il y en a partout ! Ils la connaissent ! Ils s’déguisent en forains. Ils nous suivent à cheval, avec des blouses blanches et des sabots…

Ils atteignaient les premières maisons de Gravelotte. L’état-major général tout entier stationnait sur la voie publique, devant l’habitation de l’Empereur. Un peu en arrière, des cavaliers de l’escorte promenaient en main les chevaux paquetés. Du Breuil mit pied à terre, rendit compte au général Jarras. La suite impériale, des généraux, des chambellans, se mêlaient aux groupes, impatiens de nouvelles. Chacun devisait sur les événemens. Bazaine était en train de conférer avec l’Empereur. On attendait la fin de l’entretien. Le Prince impérial allait d’un groupe à l’autre, la figure inquiète. À son approche les voix baissaient,