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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/494

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REVUE DES DEUX MONDES.

entier s’émouvait, et des marmites rapidement enlevées des sacs, vite chacun lançait au loin dans les champs ses quatre jours de viande crue, décomposée au soleil.

Le Ban-Saint-Martin apparaissait avec ses hautes masses de verdure, toutes blanchies de poussière, l’entassement sur sa plaine rase d’une innombrable quantité de voitures, maintenues là par des vaguemestres à bout de forces. Toutes attendaient de prendre rang, guettaient la seconde favorable où se glisser à leur tour… Et des troupes sortaient encore de Metz, une division entière qui avançait lentement, les zouaves et les grenadiers de la Garde. Les brandebourgs blancs se confondaient, sous la poussière, avec la tunique bleue, devenue blanche ; blancs aussi les pantalons garance, blanches les larges culottes des zouaves. Chaque visage semblait recouvert d’un masque, les moustaches comme saupoudrées de farine.

Une détonation lointaine, un coup de mine dont l’écho se répercuta longuement, fit alors tressaillir chacun : « C’est le pont de Longeville qui saute » ! dit une voix de paysan, à la tête de ses chevaux, près de Du Breuil.

Il erra longtemps, et de renseignemens en renseignemens parvint au Sansonnet. Le général Ladmirault sortait de table. Il écouta la lecture de l’ordre faite par Du Breuil sur son calepin. Son regard soucieux embrassa les prairies où ses divisions bivouaquaient, les routes encombrées d’attelages, la masse verte du Saint-Quentin. Entre les hauteurs, le col de Lessy dentelait le ciel clair de sa dépression, échancrure d’azur, où glissaient de lourds nuages blancs poussés par le vent d’ouest. On percevait un bruissement presque insensible, murmure lointain d’armée en marche. Le général se tourna vers son chef d’état-major. Ils conférèrent. Ladmirault disait :

— Hâter le mouvement, c’est facile à dire ! Comme s’ils ne savaient pas que tous ces chemins-là sont encombrés ! — Il haussa la voix : — Du côté de Châtel, un équipage de ponts barre la route, qui n’est pas large, sur une distance considérable. Il y a des bagages de tous les corps, il y a de tout, de l’artillerie, de la réserve. Comment veut-on que je passe ? Pourquoi ne pas utiliser la route de Briey ?…

Du Breuil, sa mission remplie, serra la main d’un aide de camp, le comte de Cussac, cet officier dont il avait, la veille, demandé des nouvelles au pauvre Vacossart… Membres du même