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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/492

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REVUE DES DEUX MONDES.

remous de l’insensible courant. Impossible de se jeter à droite, ni à gauche, d’avancer, de reculer. On était englué là. Il fallait suivre. Au milieu d’imprécations, de rires, de chants, fondus en un seul bourdonnement, l’effrayante cohue roulait, dans un ressac perpétuel d’arrêts et de départs. Un nuage gris flottait au-dessus de la route, accru sans cesse. Le soleil en plein azur chauffait. Du Breuil toussa, pris à la gorge par la poussière épaisse, l’odeur acre de cette foule en sueur.

À hauteur de Scy, dont le clocher pointait dans la verdure sur le flanc du Saint-Quentin, comme il tournait les yeux vers la plaine, à sa droite, il aperçut une escorte de chasseurs à cheval. Elle venait en sens inverse, sur le trottoir opposé. Au-dessus, un fanion tricolore ondulait.

Il se haussa sur ses étriers. En avant de son état-major qui chevauchait en file indienne, un général corpulent parut. Du Breuil reconnut dans cet homme au gros nez, aux fortes moustaches retombantes, son chef de la veille, l’ex-ministre. Il eut une seconde de compassion. Pauvre maréchal Lebœuf ! Après avoir été le grand-maître, le directeur de l’armée, être réduit à venir saluer un camarade qui lui obéissait la veille, obéir à son tour ! c’était dur… Mais le masque restait lourd, indifférent, ne laissant rien percer.

Bah ! pourquoi le plaindre ? Il était trop heureux, dans sa disgrâce. À chacun selon son mérite… Il songeait encore : Une belle chose tout de même, cette discipline militaire, cette règle inflexible qui plie chacun, du plus humble pousse-caillou à ce maréchal de France, hier encore chef suprême. Derrière le maréchal, Blache, à son rang, montrait son visage rouge, plus souriant que de coutume. Une satisfaction éclairait les yeux bougons du Sanglier. Le plaisir de reprendre du service, se dit Du Breuil… Il aimait les qualités frustes de Blache, le savait courageux et dévoué, sous des apparences brusques.

Il approchait de Longeville, venait de franchir le passage à niveau de la nouvelle ligne ferrée, de Verdun à Metz, dont la construction s’achevait. Dans les prairies qui longent la route à droite, des troupes faisaient le café. La division Tixier, du 6e corps, avait posé les sacs. Près des feux en train de s’éteindre, des escouades causaient. Les marmites n’étaient pas encore rebouclées. Jambes pendantes sur le bord du fossé, des fantassins fumaient, avec insouciance. Un sergent-fourrier, imberbe, pale, ronflait, la