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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/491

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LE DÉSASTRE.

de suite à l’ex-ministre la succession du général Decaen, le 3e corps.

— Cette fois, précisait Floppe, il a chaussure à son pied. — Et, pinçant les lèvres, il ajouta : — Ne forçons point notre talent…

Laune parut, suivi de Décherac, qui était en train de lui dire :

— Il y avait encore à deux heures du matin des divisions sur le terrain.

— Je sais, je sais, fit Laune, sèchement.

Il se tourna vers la fenêtre, d’où montait l’incessant vacarme de la route, grommela :

— Ah ! cet encombrement, c’est complet !

La mission que Du Breuil reçut une demi-heure après lui rendit confiance. Il griffonnait à la hâte sur son calepin l’ordre au 4e corps « de reprendre immédiatement le mouvement, de gagner le plus tôt possible les points assignés… » Et, sous la dictée du général Jarras, les mots prenaient un sens rassurant. La pensée du chef veillait. Des camarades allaient comme lui la porter en tous sens, aux 2e, 3e, 6e corps : et l’immense troupeau disséminé, obéissant à la voix muette, allait se reformer aussitôt, suivre des voies certaines, converger vers un but déterminé…

Il descendait maintenant la route de Longeville, faisait vingt mètres, s’arrêtait, repartait. Il longeait, suivi d’un planton (un petit chasseur à cheval dont il sentait le regard rivé dans son dos), de longues files d’hommes piétinantes, — lignards de la division Lafont de Villiers. — Courbés sous le sac, le fusil à la bretelle, tous le dévisageaient avec des faces de résignation, les unes goguenardes, d’autres impassibles. Ils avaient les traits tirés, les joues creuses de galériens qui ne mangent pas, dorment à peine. Les uniformes étaient blancs de poussière, les visages jaunes, les mains noires. Il reconnut, au passage, son cousin Védel, et, dans le rang, le vicomte Judin, qui traînait le pied. Il n’eut que le temps d’échanger un regard, un sourire.

Sur la chaussée roulait toujours l’immense fleuve. Au grand désespoir d’un vaguemestre cramoisi, qui gesticulait, aphone, les yeux jaillis de l’orbite, des charrettes de convoyeurs auxiliaires, chargées de bagages d’officiers, s’étaient glissées entre les voitures d’un convoi régulier de l’intendance ; et les prolonges pleines de biscuit, les fourgons de munitions s’échelonnaient à l’infini, pêle-mêle avec des cantines, des ambulances, des haquets aux pyramides de malles. Des batteries entières immobilisées, des parcs de réserve, des escadrons apparaissaient de loin en loin, pris dans le