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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/467

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remarquant que Vulcain donne la comédie aux dieux et que Thersite la donne aux hommes. Les cyclopes étaient difformes et les furies étaient hideuses. Qu’à cela ne tienne ! Le raisonneur pour se tirer d’affaire a recours à de misérables arguties : les Euménides sont moins horribles que les sorcières de Macbeth, puisqu’elles l’appellent les douces, les bienfaisantes ; les gnomes sont plus hideux que les cyclopes, puisqu’ils sont plus petits ; enfin l’hydre de Lerne est « un peu banale ». Après s’être égayé de ceux qui veulent soumettre toutes les pièces à l’unité de temps, comme « un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds », Victor Hugo reconnaît que, la pièce faite, il vaut mieux que les unités s’y trouvent : à intérêt égal, il aime mieux « un sujet concentré qu’un sujet éparpillé. » Respectueux de la fidélité historique, veut que l’auteur « interroge les chroniques, s’étudie à reproduire la réalité des faits, surtout celle des mœurs et des caractères, bien moins légués au doute et à la contradiction que les faits » ; d’autre part, il préfère les époques obscures où l’on n’est pas gêné par les documens contemporains : « la liberté du poète en est plus entière, et le drame gagne à ces latitudes que lui laisse l’histoire. » Voici une déclaration grave et qui ne semble guère admettre de réplique : « Il est temps de le dire hautement, et c’est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle : tout ce qui est dans la nature est dans l’art. » Et voici la contre-partie : « On doit reconnaître sous peine de l’absurde que le domaine de l’art et celui de la nature sont parfaitement distincts. » Les deux affirmations sont justement contradictoires, et elles sont pareillement catégoriques. Dans chacun des deux cas il faut qu’on soit de l’avis de Victor Hugo, à moins d’être un imbécile ou un méchant homme. C’est ainsi que toutes les grandes questions sont abordées, avec autant de légèreté que de solennité. C’est le triomphe de la confusion. « Il y a tout dans tout », suivant un mot de la Préface. Néanmoins, en dépit des contradictions et des incertitudes, deux assertions se dégagent de l’ensemble qui dominent le débat, qui découvrent la secrète pensée du poète et qui d’ailleurs ne vont à rien de moins qu’à ruiner la conception elle-même de l’art.

Le premier de ces principes est bien que : « tout ce qui est dans la nature est dans l’art. » C’est, en effet, au nom de la réalité que Victor Hugo prêche la réforme. Il reproche aux classiques d’avoir fait œuvre de choix ; il ne veut pas que la raison étroite et relative de l’artiste ait gain de cause sur la raison infinie, absolue, du Créateur et n’admet pas que l’art ait le droit de mutiler la nature. S’il réclame une place pour le grotesque à côté du sublime, c’est que la poésie complète, la poésie