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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/43

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LE DÉSASTRE.

— Tant mieux ! dit vivement d’À vol. — Il releva le front, regarda Du Breuil. Il avait les cheveux en brosse, drus et fins, un regard lumineux. — Rien de tel encore, que les gens du métier. Qu’est-ce que la garde mobile a donné comme résultats ? Pas grand’chose. Nous n’avons besoin de personne. Une fois les mitrailleuses en train, c’est l’affaire de quinze jours. Étonnantes, n’est-ce pas, ces mitrailleuses ? As-tu lu le compte rendu des essais à Satory ?

— J’y étais, fit Du Breuil. Trois cents carnes, achetées chez l’équarrisseur à 5 francs pièce, ont été massées sur le plateau. Il y avait deux mitrailleuses. À la seconde décharge, toute la cavalerie par terre. Le lendemain, nouvelle expérience. Cette fois, au premier coup, massacre général.

— C’est merveilleux.

— Malheureusement, on n’a pu en fabriquer encore que 190.

Du Breuil, si confiant qu’il fût, ne pouvait oublier l’évidente supériorité du canon prussien. Il avait eu sous les yeux, au ministère, les rapports du colonel Stoffel, attaché militaire à Berlin. Divers comptes rendus d’officiers en mission vantaient aussi le canon belge importé récemment d’Allemagne ; portée et justesse de tir étaient surprenantes.

D’Avol répliqua :

— Laisse-moi tranquille ! Le canon de Solferino a du bon ! D’ailleurs, puisque nous comparons l’armement, je te répondrai par le chassepot. Il vaut cinquante fusils Dreysse !… Son petit calibre d’abord ! Il est maniable, il s’épaule. L’autre est lourd, encombrant… D’ailleurs la question n’est pas là. Un gourdin, manié avec force, aura toujours raison de la meilleure lame, mal tenue. Le courage est tout…

Il dégustait une tasse de café. On apportait des liqueurs, différentes boîtes de cigares. Du Breuil choisit un havane blond, sec, qu’il fit craquer.

— Je lisais tout à l’heure, reprit d’Avol, un article bien fait. Les journaux sont unanimes, n’est-ce pas ?

— Tout à fait ! dit Du Breuil. Un enthousiasme ! J’ai vu défiler le 7e bataillon de chasseurs. Des ouvriers ont pris la tète. L’état-major était entouré d’amis, de saint-cyriens, de jeunes filles avec des bouquets. À même le rang, les premiers venus emboîtaient le pas. L’un s’était emparé d’un fusil, l’autre d’un sac. Il y avait des citoyens en képi, et des soldats en casquette.