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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/42

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REVUE DES DEUX MONDES.

passé là de bonnes heures ! Cousin éloigné de d’Avol, M. Bersheim était un riche industriel, nature joviale et droite, le meilleur des hommes. Et Mme Bersheim, l’aimable femme, si belle, si douce. Du Breuil rappela le bonnet à coques, la vieille figure paisible de la grand’mère Sophia, la gaieté des deux fils, et surtout le charme frêle de la petite Anine.

— C’est drôle de penser, fit-il, qu’à l’endroit où nous buvions le vin rose de Scy, dans tout ce riant pays de la Moselle, on se battra peut-être bientôt. Les routes que nous avons suivies, les rênes lâches, dans nos promenades du matin, nous allons y repasser, le revolver au poing, les yeux en éveil.

— Tu es fou, jeta d’Avol, Metz ne sera jamais le théâtre de la lutte. C’est toi, l’homme informé, qui me racontes cela ?

— Bah ! bien malin qui connaît le vrai plan de campagne. Une seule chose certaine. Au premier prêt, l’avantage. D’Avol haussa les épaules :

— Voilà huit jours que nous sommes prêts. Et le plan de campagne, un enfant peut le tracer ! L’armée concentrée, on franchit le Rhin, entre Maxau et Germersheim. On débouche dans le pays de Bade. On sépare l’Allemagne du Nord de celle du Sud. La Bavière et le Wurtemberg sont immobilisés. L’Autriche et l’Italie prennent les armes. Reste cette fameuse Allemagne du Nord ! (Il eut un geste d’insouciance.)… Nous avions des grands-pères à Iéna.

On apportait les pêches glacées. Au même moment, le bruit de la rue couvrit celui des conversations. Des rires, des bravos ironiques éclatèrent. La foule devint houleuse. Brusquement elle reflua vers les Variétés. Il y eut des cris de femmes bousculées. Quelques voyous, levant en guise de torches des balais enduits de résine, descendaient le boulevard. Trois d’entre eux portaient en triomphe un soldat de la ligne. Ils chantaient à pleine gorge, aussi faux que possible, l’hymne des Girondins. Leurs brandons, dans la nuit tombante, jetaient des flammes fumeuses. Ils passèrent devant le café Riche. Les dîneurs, de leurs places, virent onduler au-dessus des têtes la traînée rouge parmi des étincelles. Du Breuil reprit :

— J’ai bon espoir. On ne peut éviter le gâchis des premiers jours. Tout s’arrangera. Une chose curieuse, pourtant, avec cet enthousiasme général, c’est que les engagemens volontaires sont assez rares. Il n’y aura pas le grand mouvement qu’on attendait.