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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/40

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REVUE DES DEUX MONDES.

un adolescent livide balançait de droite et de gauche une tête alourdie par l’ivresse. Le flot s’écoula, suivi d’un acre relent de sueur et de vin. Des titis faisaient escorte, avec des cabrioles de singes.

À l’angle de la rue Le Peletier, le fiacre s’arrêta. Du Breuil, impatient, tendit la monnaie au cocher, s’élança vers le café Riche. Il était déjà sur le seuil, qu’il entendit l’automédon, d’une voix de rogomme, héler de nouveaux cliens :

— Voilà un bon cheval ! Deux places pour Berlin !

Mais un attroupement se formait. Du Breuil se retourna. Quelques personnes se démenaient ; il vit le chapeau mou, la barbe rousse d’un homme que la foule prenait à partie, avec des gestes violens. Injures, huées. On en venait aux coups, lorsqu’un sergent de ville parut. Renseignemens pris, un garçon de café expliqua :

— Ce n’est rien… un Prussien qu’on assomme. Paraît qu’il conseillait au cocher de changer sa rosse, s’il voulait arriver à Berlin.

Du Breuil jeta un coup d’œil sur la terrasse. Pas une table libre ! D’Avol d’ailleurs devait l’attendre dans la salle du restaurant. La chaleur brusque, l’odeur de cuisine le suffoquèrent.

— Mon commandant cherche quelqu’un ? demanda le maître d’hôtel, avec une obséquiosité marquée. Sous les globes blancs du gaz, dans le brouhaha des voix, c’était une animation extraordinaire. Des garçons affairés, un plat sur chaque main, sillonnaient l’immense pièce. Les sommeliers eux-mêmes, se départant de leur gravité solennelle, allaient d’une table à l’autre, d’un pas vif.

— Oui, mon commandant. Si mon commandant veut me permettre… Le maître d’hôtel guidait Du Breuil à travers les dîneurs.

— On ne reconnaît plus les amis ? Est-il fier, ce militaire !

C’était la voix du grand Peyrode. Assis entre Rose Noël et Bloomfield, il fit le geste de porter un toast. Du Breuil sourit au groupe, remercia d’un signe de tête. Le nez de Peyrode avait encore rougi…

D’Avol, enfin ! Les coudes sur la nappe, il était plongé dans la lecture du Figaro. Le couvert était mis. D’autres journaux, dépliés, témoignaient d’une longue attente. Les deux officiers se serrèrent la main. Du Breuil s’assit. Un garçon s’était emparé de son sabre, un autre de son shako.