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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/397

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Ainsi finit cette aventure de trente jours, comparable pour sa poésie aux plus magnifiques entreprises du moyen âge, supérieure à celles de la Renaissance par la part d’illusion, si l’on veut, mais à coup sûr d’idéal, et par ce je ne sais quoi d’humain qui la met au-dessus de la conquête. Elle est l’honneur de Championnet, et c’est pourquoi ce nom inconnu la veille, effacé le lendemain, mérite son rayon d’immortalité. Après lui, c’en est fait de la générosité. La propagande démocratique du Directoire ne sera plus qu’une figure mensongère, le masque d’une guerre de suprématie et de fiscalité. Jamais l’antagonisme de ce gouvernement et de sa propre politique ne s’est plus évidemment déclaré que dans cette affaire. Le Directoire ne se soutient que par la guerre de conquêtes, ne vit que par les exactions sur les peuples conquis ; il prétend mener l’une et l’autre entreprises en subjuguant les généraux qui conquièrent, en dépouillant les commissaires qui extorquent pour son compte. Il lui faudrait des généraux sans orgueil, des financiers sans avarice. La guerre de défense en avait enfanté ; elle était finie. La guerre de conquêtes n’en comporte point, et elle dure. Les commissaires comprirent vite qu’il n’y avait pour eux qu’un moyen de faire fortune rapide et sûre : prendre beaucoup, par tous moyens, garder le plus possible, et gagner les Directeurs, les avides par l’argent, les purs par les dénonciations, tous par les cabales contre les militaires. Les généraux, qui font tout, veulent tout garder, le profit et la gloire. Pour lutter contre le Directoire et contre les commissaires, un seul moyen, mais efficace, celui qu’a employé Bonaparte en Italie : se rendre redoutable et nécessaire, envoyer plus d’argent que n’en envoient les commissaires, et, de plus, faire peur. Sous ce rapport le Directoire donna, par sa rigueur envers Championnet, un exemple plus corrupteur qu’il n’avait fait par sa docilité envers Bonaparte.

Si les Directeurs osèrent le frapper, c’est qu’ils savaient n’avoir à craindre de sa part ni révolte ni éclat ; qu’ils le savaient soumis aux lois, naïf, et conservant, avec le respect du pouvoir civil, la foi dans la République. En le frappant, ils trahirent le vice de leur gouvernement : mener les hommes par des idées qu’on dénature et des principes auxquels on ne croit point. Ils firent contre Championnet ce qui aurait été téméraire contre Hoche, en 1797, et plus que périlleux contre Bonaparte. Ils en usèrent envers ce survivant de l’âge héroïque, comme en usait le Comité de salut