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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/38

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REVUE DES DEUX MONDES.

table. Il l’ouvrit. Son ami, en permission de vingt-quatre heures, lui donnait rendez-vous au café Riche, pour dîner.

Il passa dans sa chambre. Sur le lit, sa grande tenue était préparée. Déjà Frisch avait apporté de l’eau chaude dans le cabinet de toilette. Le raffinement de Du Breuil s’y marquait dans les moindres détails, depuis les gros flacons en cristal de Baccarat jusqu’à la fine cisellerie, rangée, avec les brosses d’ivoire, sur une toilette à miroir enguirlandé d’argent, que n’eût pas désavouée Mme de Guïonic elle-même.

Elle avait fait dans ce petit appartement quelques courtes et radieuses apparitions. Il se souvint de la dernière, eut un sourire ému. Un grand élan de tendresse l’emporta vers son amie. Il se reprocha de ne pas l’aimer mieux et davantage. Nulle femme, pourtant, plus digne d’inspirer une passion profonde. Pourquoi n’était-il pas heureux ? Il avait pourtant des puérilités d’amant sincère. Dans un coffret, il conservait un de ses gants, une épingle à cheveux, fine et annelée comme ses boucles blondes. Il avait dîné avec elle, jeudi dernier, chez Mme Sutton. Depuis, à peine l’avait-il entrevue, dimanche, à son jour. Force visiteurs, impossible d’échanger vingt mots. Elle lui avait seulement dit en partant :

— Vous venez à l’Opéra mercredi ? Je vous garde une place dans ma loge.

Il se promit de rattraper, ce soir, le temps perdu. Il s’assiérait près d’elle. Ils causeraient longuement. Pussent-ils se retrouver à l’unisson ! C’était étrange de penser que bientôt, peut-être, ils allaient cesser de se voir ! Comme cette soirée passerait vite ! Il eut le cœur serré, sentit à fond l’éphémère des choses. Puis demain, ce n’était que ténèbres, inconnu. Devant lui, la route manqua. Que deviendrait leur amour, soumis à l’épreuve de la séparation, de l’éloignement ?

— Va me chercher une voiture ! cria-t-il à Frisch.

Dans la petite cuisine qui lui servait de capharnaüm, l’ordonnance arrosait son poulet d’une bouteille de chablis, autre don de la cuisinière enflammée. Il s’essuya la bouche d’un revers de main, et dégringola l’escalier.

« Huit heures moins le quart ! » Du Breuil maudit son retard. D’Avol devait être furieux. Il se le représenta, tel qu’il le connaissait depuis leur jeunesse : mince, bien découplé, un pli vontaire au front, une ardeur concentrée dans le regard. Sortis