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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/369

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ils se feront concurrence, mais rien n’indique qu’ils doivent se faire la guerre.

Dès lors l’animosité réciproque qui divise Japonais et Russes ne provient-elle pas d’un amour-propre exagéré et mal placé ; n’est-elle pas le résultat d’un véritable malentendu ? Grisé par ses victoires, le jeune Japon crut un instant qu’il allait exercer sur la vieille Chine une véritable tutelle ; la Russie le réveilla de ce beau rêve et lui apprit que la mégalomanie est funeste aux puissances nouvelles. Les sujets du Mikado auraient tort de conserver rancune à l’ours moscovite de ce coup de patte un peu rude : la royauté économique du monde oriental, n’est-ce pas là une assez belle récompense promise à leur intelligence, à leur activité et aussi à leur modération ? Les Japonais seront sages de n’en point chercher d’autre : pour un résultat plus brillant que solide, ils exposeraient leur fortune à bien des hasards, peut-être à de cruelles déceptions.

Si la Russie avait espéré le monopole de l’exploitation de la Chine, elle aussi devait s’attendre à des mécomptes. Établir sur le Céleste Empire un véritable protectorat, faire pénétrer jusque dans la vallée du Yang-Tse ses chemins de fer, ses soldats, ses marchands et ses colons, c’était là, pour le moment, une tâche trop vaste. Les Russes constatent avec humeur les progrès de leurs rivaux dans la vallée du Fleuve : ils n’ont pas dû oublier cependant avec quelle ténacité les Anglais ont cherché à y implanter leurs négocians et leurs nationaux ; la place, laissée libre par les Japonais, eût été prise par les Anglais. — Les Russes devraient comprendre que si les chemins de fer sibériens sont assurés d’une prompte et complète réussite, c’est parce que les Japonais sont en train de faire de la Chine l’un des plus grands centres de production du monde. Les Russes savent déjà le parti qu’ils peuvent tirer du voisinage de l’Empire du Soleil Levant ; ils y ont embauché un grand nombre d’ouvriers et c’est grâce à eux qu’ils peuvent mener si rapidement leurs travaux de chemins de fer ; les Chinois sont précieux pour l’endurance et la patience, mais pour la souplesse, l’adresse, l’intelligence, les Japonais n’ont pas de rivaux : ils se plient avec une étonnante facilité aux besognes les plus variées ; comme contremaîtres, directeurs de chantiers, les ingénieurs moscovites n’ont pas d’auxiliaires plus utiles. — L’intérêt bien entendu des Russes est donc de ne point écouter les suggestions de la jalousie, mais de chercher avec les Japonais