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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/349

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nettement refusé de s’unir aux autres puissances. A la généreuse imprudence de la France et de l’Angleterre, elle a toujours préféré une politique plus pratique sans doute, plus égoïste à coup sûr.

L’intimité de la Chine et de la Russie a des causes plus profondes. Les Chinois ont le sentiment très net de leurs intérêts. Or, entre les intérêts russes et les intérêts chinois, il n’y a pas opposition, il y a similitude. L’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, n’ont qu’un but : faire de la Chine un immense débouché pour les produits de leur industrie, lui imposer, au besoin par la force, leurs marchandises. Au contraire, la Russie et le Japon cherchent à faciliter l’exportation en Europe des produits chinois. Du « péril prochain », la Russie est loin d’être effrayée. Grâce à son chemin de fer, elle sera l’intermédiaire entre la Chine productrice et l’Europe consommatrice. Son industrie naissante n’aura pas à souffrir de la concurrence de la main-d’œuvre jaune ; au besoin, elle saura l’employer pour inonder l’Europe de produits à bon marché. Pays de culture et d’élevage, les provinces russes ne produisent rien de ce que fournit la Chine ; elles ont tout avantage à être mises en contact avec l’innombrable population du Céleste Empire ; l’immense courant d’échanges qui, par la nouvelle voie ferrée, s’établira entre la Chine et la Russie, portera la vie et la prospérité dans la steppe sibérienne : en exploitant la Chine, les Russes, du même coup, mettront en valeur la Sibérie ; ils en feront rapidement l’un des plus grands centres de production agricole du monde. — Au développement économique de la Chine, la Russie n’a donc rien à perdre et tout à gagner.

Un homme a merveilleusement compris cette situation ; c’est Li-Hung-Chang. — Ce rusé vice-roi du Pe-tchi-li n’est point ébloui par notre civilisation, ni séduit par nos progrès ; mais, avec une largeur de vue bien rare chez les Célestes, il a compris que, pour être une force, il fallait que la Chine, à l’exemple du Japon, adoptât au moins les procédés et les instrumens de notre civilisation. Sur une Chine immuable, il a voulu construire l’édifice artificiel d’une nation moderne. Mal compris, en butte à la jalousie et à l’opposition routinière de ses compatriotes, mal secondé, trahi même par ses subordonnés, il a vu ses projets renversés, sa flotte coulée, son armée détruite. Désespéré, il dut abandonner l’idée de créer, avec les seules forces