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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/348

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pratique, à connaître les Orientaux ; elle fit quelquefois des concessions sur le fond, elle n’en fit jamais sur la forme. Qu’il s’agisse du local d’une réception officielle, de la chaise qui doit y conduire un de leurs représentans, ou de quelqu’une de ces éternelles questions d’étiquette qui surgissent à chaque pas dans les relations avec les Célestes, les envoyés du tsar ont toujours maintenu leurs privilèges et fait triompher leurs prétentions. Ce n’est pas eux qui auraient toléré, comme nous l’avons fait, qu’un officier, même subalterne, fût conduit au yamen autrement qu’en chaise verte. Ils savent combien est grande en Orient l’importance du décorum, de l’étiquette, du look see pour parler piggin. Il nous est arrivé d’envoyer, pour porter une réclamation, un officier à cheval ; les Russes, eux, expédiaient un cosaque ! Ces détails peuvent paraître futiles ; ils sont capitaux aux yeux des Chinois qui craignent avant tout de « perdre la face. »

La diplomatie russe a sur celle des puissances occidentales un autre avantage. Elle n’intervient jamais dans ces interminables démêlés que provoque chaque jour la présence des missionnaires dans le Céleste Empire. Isolés, perdus au milieu de populations hostiles, pénétrant jusque dans les provinces les plus reculées, les missionnaires sont souvent maltraités, massacrés. Les puissances catholiques ou protestantes interviennent, réclament une réparation, une indemnité. De là, avec l’infernale duplicité du gouvernement chinois, des conflits sans fin. Invariablement, la Chine demande le retrait absolu de tous les missionnaires, les puissances maintiennent leurs droits et réclament justice. Et ici encore, l’entente est très difficile : la vie humaine n’a pas la même valeur en Chine qu’en Europe ; le gouvernement chinois offre une indemnité, un véritable wehrgeld ; naturellement les Européens ne peuvent admettre que l’on tarife le prix de leurs vies ; ils réclament des punitions corporelles, et le mandarin finit par leur offrir quelques têtes qui, neuf fois sur dix, ne sont pas celles des coupables. Ainsi les missionnaires, instrumens précieux d’influence politique et commerciale dans les provinces, sont en même temps la cause de difficultés incessantes avec le gouvernement. Avec une prudence qui fait plus d’honneur à son habileté qu’à son humanité, le gouvernement russe a toujours refusé de se mêler à ces questions épineuses. Quand il s’est agi d’une entente européenne pour la protection collective au moyen de canonnières des missionnaires et des résidens en Chine, la Russie a