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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/343

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Cet incident eut des suites considérables. La Russie comprit quelle ne pourrait ni faire de progrès, ni même maintenir ses positions en Extrême-Orient tant qu’elle n’aurait pas relié par une voie ferrée les bords du Pacifique à ses possessions européennes. De ce jour l’idée du Transsibérien fut adoptée, les études préliminaires commencèrent. En même temps, le gouvernement donnait de fortes subventions à la compagnie de navigation d’Odessa à Vladivostok ; elle construisit ces beaux bateaux de la « flotte volontaire » dont quelques-uns filent jusqu’à vingt nœuds et qui, le cas échéant, se transforment en croiseurs auxiliaires. Ce sont ces navires qui ont transporté à Vladivostok les canons qui arment le port militaire et le matériel qui a permis de commencer par les deux bouts à la fois le Transsibérien. — Comme la Russie, l’Angleterre sentit le besoin d’ouvrir vers les mers chinoises une voie plus courte que celle de Suez et entièrement britannique. Elle entreprit le Transcanadien et créa, de Vancouver à Hong-Kong, une ligne de navigation desservie par les trois magnifiques Empress. Ainsi une conséquence inattendue de l’incident de Port-Lazareff fut d’accroître le développement du Dominion, de faire sentir plus vivement à la Grande-Bretagne la nécessité d’en conserver la suzeraineté en lui accordant toutes les concessions qu’il réclamait. L’affaire de Port-Lazareff fut donc la cause déterminante de la construction de ces deux grandes voies ferrées qui traversent l’une toute l’Amérique, l’autre toute l’Asie ; elle attira l’attention de toutes les puissances maritimes sur le développement du Japon, sur les ambitions russes et les convoitises britanniques. La question d’Extrême-Orient était ouverte.

Des considérations militaires et politiques avaient décidé de la construction du Transsibérien ; mais très vite son importance économique apparut. L’exemple du Transcanadien montra avec quelle rapidité la population peut affluer, la culture s’étendre et la civilisation naître partout où la locomotive laisse dans les airs son sillage de fumée. Dans les vieux mondes, les voies de communication servent de liens entre les différens centres de production et de population, elles les créent dans les nouveaux. Dès qu’une portion du Transsibérien fut ouverte à la circulation, les colons se répandirent par l’ouest dans les riches plaines de la Sibérie occidentale, et par l’est, ils vinrent s’établir dans la vallée de l’Oussouri.