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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/340

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attention les événemens de Chine et ceux de Turquie. Aujourd’hui la diplomatie russe attache autant, et peut-être plus d’importance à Port-Arthur qu’à Constantinople : à Port-Arthur, elle atteint enfin la mer libre ; à Constantinople, elle serait encore emprisonnée dans le lac méditerranéen. On a beaucoup parlé du « recueillement » de la Russie, mais on n’a guère vu que ce recueillement n’est qu’une apparence et comme une façade du côté de l’Europe ; la Russie a besoin de la paix en Occident parce qu’en Extrême-Orient elle poursuit une œuvre difficile, dont la réussite est capitale pour son développement et sa grandeur. Le jour où, le Transsibérien achevé, le tsar dictera sa loi à la Chine du nord, ce jour-là aussi cessera le « recueillement » de la Russie. Ainsi sont liées les questions européennes à celles qui agitent les contrées les plus reculées ; elles ont les unes sur les autres une répercussion nécessaire. C’est cette grande vérité que les hommes d’État de l’Angleterre et de la Russie ont su comprendre. Quelle différence aussi entre les conceptions grandioses d’un Disraeli ou d’un Alexandre III, et les mesquines agitations d’un Metternich ou d’un Guizot !

« La politique des grands Etats, disait Napoléon Ier ; est dans leur géographie. » C’est la géographie qui a créé pour la Russie l’impérieuse nécessité d’atteindre une mer libre. Depuis Pierre le Grand, donner aux plaines moscovites un débouché vers la mer, une issue vers le reste du monde, a été le souci constant de la diplomatie des tsars. Arrêtés à l’est par la puissance allemande, au nord par les glaces, au sud par la « question d’Orient », ils ont cherché en Asie ce que la nature et les hommes leur refusaient en Europe. Deux routes s’ouvraient à eux : vers l’océan Indien par l’Afghanistan, vers les mers de Chine par les pays Mandchous. Ils les ont suivies toutes deux en même temps. — La difficulté d’établir des communications, et l’éloignement de tout centre d’activité économique retardaient le développement de la Sibérie ; elle restait une richesse inemployée, un capital latent ; pour la vivifier, il fallait le contact d’une région fertile, peuplée, productrice et consommatrice ; un tel voisinage attirerait les négocians et les cultivateurs, donnerait un débouché au commerce, ouvrirait un marché aux produits agricoles, faciliterait l’établissement de voies de communication. Et c’est là une seconde raison de la marche des Russes vers l’Inde et vers la Chine.

Jusqu’en 1886, l’Inde apparut comme le but suprême de