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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/325

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avec l’aide d’une entremetteuse. Le poème mondial annoncé se dénoue en un drame d’amour, le drame d’amour en une histoire criminelle. Quelque tragique que puisse être cette chute rapide, aucun caractère plus noble, aucun idéal plus haut, aucune action salutaire ne brille dans la sombre nuit du tableau. La seconde partie devient « une allégorie fantomatique » d’une confusion carnavalesque telle que le poète n’y trouve aucune issue, sinon de faire mourir Faust dans une incroyance obstinée et de le transporter ensuite dans des sortes de limbes catholiques. » Entre ces opinions extrêmes, il y a de la marge. Le seul fait qu’elles coexistent suffit cependant à prouver que, « mondial » ou non, et quelle que soit la place exacte qu’il occupe dans l’échelle incertaine des œuvres littéraires, le poème où Gœthe a mis toute sa vie est de ceux — si l’on me permet cette expression — dont « l’avenir est assuré. »


V

Comment Gœthe l’interprétait-il lui-même ?

Lorsqu’il eut la première idée de sa pièce, il n’en comprit pas toute la grandeur. Il la soupçonna plus tard, en Italie, quand il rouvrit les cahiers jaunis de son vieux manuscrit ; car il écrivit cette phrase significative : « C’est tout autre chose d’achever la pièce aujourd’hui ou il y a quinze ans. » Mais ce fut sans doute l’admiration de Schiller qui commença à l’éclairer sur son œuvre. Pourtant, il en parlait encore simplement, sans paraître soupçonner qu’à peine achevée, — et même avant de l’être, — elle lui vaudrait un de ces rayons de gloire que les plus ambitieux parmi les poètes osent à peine convoiter. Quand la gloire fut là, quand l’admiration éclata de toutes parts autour du poème, quand le flot des commentaires commença à l’entraîner, Gœthe fut bien obligé de reconnaître que Schiller ne s’était point trompé, et qu’il avait accompli quelque chose de tout à fait extraordinaire. Peut-être en eut-il d’abord un peu d’étonnement : car il savait bien que, pendant de longues périodes, il avait entièrement oublié son Faust ; qu’à travers les années, l’œuvre avait changé d’esprit, d’ « idée » et de moyens ; qu’une bonne partie de l’honneur de sa composition revenait à Schiller ; enfin, qu’en bonne conscience, il n’y avait mis ni la moitié, ni le quart, ni le dixième de ce qu’y découvraient les critiques et les philosophes. J’imagine que cet