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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/322

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leur délirante imagination. Pour eux, par exemple, la scène du cachot devient une représentation symbolique du dogme de la foi. Lorsque Faust entre dans la prison, avec le trousseau de clefs et la lampe de nuit, le trousseau représente la fausse confiance en soi, et la lampe, les sèches et insuffisantes lumières de la raison ; le barbet diabolique est le symbole de l’Esprit de la Nature ; le rire enchanté, celui de la métamorphose des plantes ; et ainsi de suite. Nous sommes visiblement en pleine folie. Rappelons-nous cependant que toutes les grandes œuvres ont suscité de telles fantaisies, et aussi que Gœthe n’est pas tout à fait innocent du trouble de ces honnêtes gens : une fois convaincu, par Schiller, que son œuvre était incommensurable (ce dont il ne se fût jamais aperçu tout seul), il s’est efforcé d’en compliquer le sens. Plus tard, quand il a consacré ses dernières années à composer la seconde partie, il a vraiment travaillé à en faire, selon le mot de M. Henri Fischer, « le grand sphinx » de la littérature moderne, avec son empereur, son astrologue, son Hélène, ses fleurs parlantes, ses divinités païennes, ses sirènes, sa Phorkyade, ses Lémures ; il a ouvert l’espace à ces abstracteurs de quintessence dont la fonction paraît être d’embrouiller les questions. « Finalement, comme dit Méphistophélès, nous dépendons toujours des créatures que nous avons faites. »

Il ne me semble pas que les philosophes et les théologiens s’approchent beaucoup plus de la vérité lorsqu’ils essayent de faire du Faust une sorte de manifeste poétique des systèmes qui leur sont chers, ou qu’ils veulent combattre. Ce qui le prouve, ce sont leurs contradictions. Les uns, en effet, voient dans le poème dont ils marquent le caractère négatif, un retour aux doctrines du XVIIIe siècle, avec lesquelles Gœthe avait longtemps rompu. Les autres le revendiquent comme une sorte de livre sacré du néo-paganisme. Quelques-uns en veulent trouver tout le sens dans les dernières scènes, et l’acceptent comme un retour inespéré au catholicisme : un « converti » se persuade que Gœthe était arrivé tout près de la foi catholique, et que des « circonstances extérieures » l’empêchèrent seules de l’adopter formellement, et Louis Veuillot s’écrie, dans un mouvement pathétique : « Tout à coup, dans le cœur du poète, l’instinct vainqueur de la beauté l’emporte sur la haine de la vérité. D’un trait il supprime le libertin, le païen, le blasphémateur ; toutes ces ignominies disparaissent comme les monstruosités d’un rêve, et Gœthe, à la splendeur du jour, ne