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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/30

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Qu’importe ! vois-tu ! Si la guerre n’était, du souverain au dernier soldat en passe d’être nommé caporal, qu’une somme de convoitises, je ne connaîtrais rien de plus abject. Non ! Pour quiconque n’a pas un cœur de boue, elle contient quelque chose de sacré. C’est l’école du sacrifice, du sacrifice le plus grand qu’un homme puisse faire, celui de sa vie… Prends-moi un pataud des champs, un rustre sans éducation, qui n’a jamais entendu parler d’honneur et de patrie : il entre au régiment ; tu lui mets un fusil entre les mains et tu lui apprends à s’en servir. Vienne la guerre, il subira le froid, la faim, il couchera dans la boue, il fera des étapes de vingt lieues ! Le clairon sonne : il va courir à l’ennemi, défendre l’étendard, risquer cent fois sa peau. Ce n’est plus le même homme. Il a appris le courage, l’endurance, la solidarité, l’héroïsme, toutes les plus hautes vertus. Sans la guerre, il les ignorerait encore.

Du Breuil approuva, non sans réserves.

Si la guerre élevait les âmes de race au-dessus d’elles-mêmes, elle déchaînait, en revanche, l’animalité des brutes. Il songea aux lâches que ramasse la prévôté, aux indisciplinés, aux pillards qu’on fusille. Toute armée avait sa lie. Seules, des peines terribles endiguaient ce torrent d’hommes dans l’obéissance ; comme un écho funèbre, retentirent à sa mémoire ces mots inscrits presque à chaque ligne du code militaire : La mort, la mort.

Lacoste remplissait les chopes. Une mouche obstinée se posait sur son front, sur sa main. Il souffla dessus, car il était incapable de la tuer. Il reprit :

— Les grandes saignées sont salutaires. Le feu purifie, le sang lave. En temps de paix, la surveillance s’émousse, la discipline faiblit. Ce que je dis là, tu le sais comme moi. — Du Breuil hocha la tête. Des généraux s’étaient plaints récemment à l’Empereur, avaient demandé le rétablissement d’une discipline inflexible. — Je vois, reprit Lacoste, de graves symptômes de maladie dans notre armée : elle ressemble à ces visages qui paient de mine, et que ronge la maladie. Prenons-y garde. Il y a des langueurs qui lentement pourrissent les agglomérations d’hommes. C’est pourquoi j’appelle de tout mon cœur la guerre, qui refait des nerfs, des muscles, du sang.

Du Breuil dit :

— C’est vrai ; la guerre a quelque chose de grand. Elle est l’ange terrible. À cette heure, pas un de nous qui ne soit prêt à