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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/295

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LE DÉSASTRE.

même une batterie de mitrailleuses. Sous ses yeux, le feu s’ouvrait, foudroyant. Un ouragan d’obus, en retour, crevait sur la batterie ; et tranquilles au milieu d’une grêle de mitraille, on voyait les artilleurs, comme au polygone, donner à moudre à leurs moulins à café. Du Breuil ne quittait pas des yeux le servant le plus rapproché, un petit Provençal noiraud au profil de bouc, qui manœuvrait avec des gestes prompts, une grâce agile de bête. Toute son attention était rivée sur le gros canon luisant ; il le contemplait d’un regard fasciné, semblait tenir à lui par d’invisibles liens ; on sentait que chacune des décharges lui répondait au cœur. La batterie entière crachait, en râle sec, ses balles. Une telle puissance de destruction exaltait Du Breuil. Il éprouvait une ivresse meurtrière, à voir tomber les hommes, les chevaux, gicler le sang, éclater les cervelles. Qu’importait la vie, en un tel moment ? La mort seule était sublime… Tout à coup le maréchal chancela, on se précipitait vers lui ; un éclat d’obus venait de le frapper à l’épaule gauche ; son épaulette à cinq étoiles, déchirée du coup, avait amorti la contusion. Calme, il continuait à donner ses ordres, restait, plus de dix minutes encore, sous le feu.

— Il l’a échappé belle aujourd’hui, murmura Restaud. Tout à l’heure, en apprenant la mort d’un colonel, il a ôté son képi pour saluer ; une balle lui a rasé la tête.

On repartait ; la fièvre à nouveau ballotta Du Breuil ; le galop lui mettait de la poussière aux dents, un picotement de salpêtre aux narines. Il regardait, et ce n’était, partout, que visions de cauchemar : drap écarlate, sang pourpre, bleu de capotes, bleu de fumée, terre, ciel, arbres verts déchiquetés de balles ; puis, tout ce qui gît, fait flaque, tache, débris ; grands cadavres raides de chevaux, roues de caisson, sacs éventrés répandant de pauvres choses d’usage. Des morts le poursuivaient, un tas, à plat — vus ? à quelle minute, en quel endroit ? — inoubliables ! Une vingtaine de lignards vautrés, coude à coude, la crosse à l’épaule, face contre terre, et tout autour, des ruisselets de sang, de petites flaques sombres.

Le soleil s était couché. Le crépuscule vint. La bataille durait toujours. Un étrange sentiment de lassitude, comparable au sommeil de plomb qui suit l’insomnie, l’envahissait peu à peu. Tant d’horreur le gorgeait d’une sorte de stupidité. Promené d’un bout à l’autre de la mêlée, il accomplissait machinalement son