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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/294

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REVUE DES DEUX MONDES.

maréchal, qui lui parlait d’une voix un peu aiguë, avec une expression de bienveillance, en arrêtant sur lui le regard indécis de ses yeux bruns, un regard distant, qui ne se livrait pas. Il envoyait Du Breuil à la Garde : elle devait se cantonner dans son rôle passif de soutien.

En arrivant près de la division des voltigeurs, un général qui avait mis pied à terre pour se dégourdir les jambes, tourna vers lui un museau de loup jaune, prêt à mordre :

— Vous désirez ?

C’était Boisjol, de fort mauvaise humeur. Quand il apprit que, loin de l’appeler en avant, on l’invitait à ne pas bouger, il eut un regard torve. Il grommela que ses soldats, l’arme au pied, se démoralisaient sans profit à voir passer le flot incessant des blessés, hurlans, gémissans. Plus loin, arrivant aux cuirassiers, Du Breuil apercevait, en tête de son escadron, l’énorme Couchorte, mâchant sa moustache. À la vue des aiguillettes d’or de Du Breuil, il n’y put tenir, et poussant son cheval colosse, cria d’une voix de stentor :

— Eh bien ? Quoi de neuf ? Allons-nous charger, enfin ? Du Breuil fit un signe de tête négatif, et laissa Couchorte dans une indignation apoplectique. Bourbaki passait avec son escorte de dragons de l’Impératrice ; Du Breuil le rejoignait, s’acquittait de son message et retournait au feu. Un officier l’atteignit au saut d’un fossé. Il était pâle.

— C’est vous, Décherac ?

— Je viens de la ferme de Borny. Il y a des blessés dans un hangar, il y en a plein le parc du château, plein le village. C’est épouvantable, mon cher.

— J’ai vu, dit Du Breuil.

— Votre ami est là, ce monsieur de Metz, gros, avec de la barbe, un nom en Heim.

— Bersheim !… Comment ?

— Il est venu avec un Père jésuite, pour ramener des blessés dans son char à bancs. Vous allez par là ?

— Non, dit Du Breuil, que lancina le regret subit de ne pas voir le père d’Anine, de ne pas serrer la main du brave homme.

Sans parler, ils coupaient au plus court, rentraient dans les lignes enveloppées de fumée, éperonnant leurs chevaux blancs d’écume. Quand ils rejoignirent l’escorte, le maréchal, voyant l’infanterie ennemie se concentrer à nouveau, installait lui-