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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/293

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LE DÉSASTRE.

de troupes, salua un général. Un officier avait vu passer, quelques instans auparavant, l’escorte du maréchal. Les Prussiens s’avançaient sur la route de Sarrelouis.

Cinq minutes après, Du Breuil rejoignait l’escadron de chasseurs de l’escorte, retrouva ses camarades. Décherac lui sourit ; il souriait toujours, ce qui, en bien des occasions, pouvait paraître banal, mais prenait, sous le feu, une sorte de grâce et de courage. Combien les prévisions sur tel caractère peuvent mentir ! L’honnête lieutenant-colonel Poterin, si peu héroïque d’aspect, s’offrait au danger avec une bonhomie admirable. Courageux aussi, le petit capitaine blême et envieux, ce mauvais singe de Floppe ; il se haussait sur ses étriers d’un air de hargneuse bravade. Massoli, par exemple, était vert, sous ses cheveux cirage. Et le brillant Francastel s’efforçait d’offrir moins de surface, en se penchant, pour un vain semblant d’ajustage, tantôt sur ses fontes, tantôt sur ses étrivières.

Le maréchal passait près d’eux. Du Breuil le regarda. Comment se garder d’un trouble, devant l’homme qui commandait au destin de l’armée, devant le chef haussé à ce faîte d’honneur par l’opinion publique ? Lourd et ferme en selle, ramassé dans sa taille trapue, Bazaine, sous son couvre-nuque, portait un fort visage, dont l’impression première déroutait, tant ses traits semblaient inaccessibles à l’émotion. L’impassibilité légendaire du maréchal, en effet, ne paraissait pas seulement braver le danger, mais encore l’abolir. Les balles pleuvaient autour de lui sans qu’il s’en aperçût ; et, d’un point à l’autre du champ de bataille, il se promenait comme dans son jardin. Aides de camp, estafettes, accouraient, repartaient. Rien d’émouvant à voir comme cette fièvre, ces élans désordonnés. Tout convergeait vers ce gros vieil homme aux épaulettes d’or. Il semblait diriger la bataille sans y prendre goût, parce qu’il était là, parce qu’il le fallait. Du Breuil l’entendit ordonner à un colonel :

— Qu’on repousse l’attaque, mais qu’on ne s’engage pas en avant ! — La retraite sera reprise aussitôt après le combat.

Voilà bien ce qu’il fallait craindre : une perte de temps considérable. Steinmetz nous retenait, pour donner de l’avance à Frédéric-Charles. Dès lors, que nous importait un succès ?… Le temps, l’occasion gâchée, toujours !…

— Du Breuil ! appela Laune.

Et Du Breuil, l’attention tendue, se trouvait en présence du