Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/291

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
285
LE DÉSASTRE.

— Entendez-vous ? demanda le médecin. Il était gibbeux, velu, d’une laideur de gorille, grimaçant, par suite d’un tic nerveux, comme s’il roulait des noix dans sa bouche. Mais ses yeux bleus avaient une pureté admirable.

— Le maréchal ? répéta Du Breuil.

Le médecin retira sa casquette à croix rouge pour se gratter la tête d’un ongle très long, et dit :

— On l’a vu se diriger vers Grigy.

Du Breuil se jeta dans les champs, sans entendre ce que le médecin lui criait, avec force gestes. Le plateau montait, coupé de haies, d’arbres. Un bivouac abandonné du matin alignait des ronds de feux noircis, et, à l’endroit où les bouchers avaient travaillé, un amas de peaux de bœuf et des intestins couverts de mouches, dont l’infection cuisait au soleil. Sur toute la ligne, des troupes avançaient en colonne, se déployaient en bataille. Un officier prussien prisonnier, la tête bandée d’un foulard rouge, passa, dédaigneux, entre des gendarmes. Des cantines stationnaient, près d’un bouquet d’arbres, entourées de soldats, qui déguerpirent en voyant s’avancer au grand trot un escadron de chasseurs, refoulant vers le feu les traînards ; de partout, des talus, des fossés, comme des moineaux surpris, des fantassins se levèrent, disparurent. Du Breuil traversa Borny plein de troupes, mais au moment de s’engager dans le chemin de Grigy, un habitant lui apprit que le maréchal venait de remonter vers le nord-est. Du Breuil tourna bride, s’arrêta de nouveau au sortir du village, en passant devant un parc et un château encombrés de blessés. Il y en avait dans les plates-bandes, sur les pelouses, adossés aux vieux arbres. Des braves gens, des habitans de Metz surpris dans leur promenade du dimanche, se multipliaient, improvisant une ambulance dans une vaste salle couverte.

Il reprit langue. Des indications contradictoires l’envoyèrent sur la route de Colombey. Les balles sifflaient ; des cadavres à genoux paraissaient vivans. Au collet de l’un d’eux, il lut le chiffre du régiment : 41e. Un obus, à quelques mètres, hacha un petit arbre. Le ricochet d’un caillou cingla sa main gantée, sablant de terre l’opale. Il souffla dessus. À ce moment, une rangée de soldats qui était devant lui se replia. Cinq ou six tombèrent à plat ventre ; l’un d’eux se releva, courut sans casquette, et retomba sur le dos. Le fracas était assourdissant. Une ivresse saisit Du Breuil, une envie de rire. Il caressa Cydalise avec tendresse,