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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/29

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LE DÉSASTRE.

Il en sortait pour aller au Mexique. Funèbre souvenir, ce Mexique, avec ses pluies, ses boues, ses insectes venimeux, ses eaux malsaines. Immobilisé au siège de Puebla, entré lui troisième dans le pénitencier, blessé à l’attaque d’un quadre (lors de ces assauts effroyables donnés de maison en maison sous une pluie de balles), il était fait capitaine. Juste au même moment, son frère, miné par les fièvres, évacué sur la Vera-Cruz, y mourait dans une de ces rues infectes que nettoyaient seuls sous le soleil de plomb les zopilotes, d’affreux vautours.

Depuis, Du Breuil avait mené une vie plus mondaine que militaire. Détaché à l’état-major de la place de Paris, il s’était trouvé, près du maréchal Canrobert, gouverneur, à la source même des relations utiles et brillantes. Pendant l’Exposition de 1867, il avait servi de guide aux officiers étrangers. Plusieurs lui avaient laissé un excellent souvenir, entre autres le baron de Hacks, capitaine aux hussards de Brunswick. Il revoyait sa politesse hautaine. Allaient-ils se retrouver ennemis, face à face, sur le sol allemand ? Ce serait curieux… Depuis le 15 août 1869, Du Breuil, promu commandant, avait été nommé officier d’ordonnance du ministre de la guerre.

— Vraiment non, répéta-t-il, je ne puis rien désirer. Mais les camarades…

— On ne se bat pas pour ça, dit Lacoste. Triste avancement, celui que procure la mort du voisin. Quand on a du cœur, on fait son devoir sans rien attendre.

Du Breuil sourit, objectant :

— Il y a peu d’officiers désintéressés. Les meilleurs songent au galon, à la croix.

Cependant il avait connu des cœurs simples, des héros, des saints : Deresse, son commandant à Buffalora, Deresse, un ami, un père des soldats.

Lacoste, relevant son visage dur, montrait ses yeux limpides où brillait une âme bien trempée, étroite et haute.

— Des égoïstes, on en voit partout, des cyniques également. Et encore, si on vidait le fond de leur sac !… Notre métier n’est le plus noble de tous qu’à condition d’être un métier de sacrifice. Du Breuil était plus sceptique :

— Quand on s’élève dans le haut commandement, on y rencontre bien de l’ambition et de la sécheresse.

Lacoste répliqua :