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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/286

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Ne répandez pas des bruits pareils, surtout avec tant de chaleur !

La légèreté de Francastel, ses bavardages à tort et à travers, lui déplaisaient.

— Je vous assure, mon colonel…

Laune lui avait déjà tourné le dos. Des ordres encore. Du Breuil ne put s’absenter. Nuit fiévreuse, coupée à peine par deux heures de mauvais sommeil. Au matin, comme il se débarbouillait à grande eau, Frisch entra sur la pointe des pieds. Il venait fermer les cantines : « Les chevaux de mon commandant allaient bien et ne demandaient qu’à marcher ; il avait réglé la note de la blanchisseuse. » Brave Frisch ! Jamais Du Breuil n’avait mieux apprécié son exactitude, son dévoûment.

— Eh bien, Frisch, nous partons.

Frisch secoua la tête ; il quittait Metz à regret. La jolie bonne des Bersheim, avec son gracieux sourire, lui avait fait oublier la cuisinière de la rue de Bourgogne qui lui glissait de si bon poulet au blanc, arrosé de chablis. Mais il souffrait avec autant de cœur qu’un autre, plus peut-être que tels hâbleurs galonnés, de l’humiliation présente.

Il emballait des gants blancs, dont le papier de soie avait crevé, et de ses gros doigts rouges, remettait dans ses plis une paire neuve. Du Breuil revit ses achats avant le départ, la gantière rousse, son œillade, son sourire. Il dit à Frisch :

— Donne-moi cette paire !

Il la tenait à la main, en allant, dans la matinée, dire adieu aux Bersheim. Le temps se remettait au beau ; c’était dimanche. Il se rappelait d’autres dimanches anciens, des sorties de l’École d’application, toute sa belle jeunesse ivre de force et d’espérances, et il sentait son cœur endolori comme après une grande blessure. La ville s’emplissait de chariots et de troupes. C’était, vers les deux ponts de pierre, un encombrement extraordinaire, des cris, des coups de fouet, des commandemens, des murmures, des plaintes.

Du Breuil écoutait ce multipliement au loin de pas cadencés qui, ébranlant les pavés, se mêlait au grondement des roues ; des sabots de chevaux accompagnaient d’un rythme de cascade la rumeur continue. Hommes, bêtes, voitures s’écoulaient comme un fleuve ou stagnaient en reflux d’inondation. Partout où se produisait un vide, des soldats se glissaient, et tout cela formait une masse compacte et vivante.