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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/285

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LE DÉSASTRE.

et les abords d’un blanc d’eau. Un travail énorme à refaire… Et les routes, se demandait-il, une fois que l’armée serait passée sur la rive gauche, qui donc s’en occupait ? Pourquoi ne les envoyait-on pas reconnaître ?… La plus importante était celle qui, par Moulins-lès-Metz, gravit une côte escarpée, pénètre dans la vallée de la Mance et atteint Gravelotte, où elle se divise en deux tronçons qui aboutissent à Verdun, le premier par Rezonville, Mars-la-Tour, le second par Doncourt, Jarny, Étain.

Enfin, enfin, dans la soirée, les ordres arrivaient. Le Quartier général n’avait à les transmettre qu’au 6e corps et aux chefs de service, le général Manèque ayant prévenu directement les 2e, 3e, 4e corps et la Garde, qu’il tenait sous sa main. Ce fut pour Du Breuil un soulagement inexprimable. On devait se tenir prêts à partir, le lendemain 14, à cinq heures du matin, prendre des vivres pour trois jours ; l’intendant général emporterait le plus de rations possible, en ne laissant dans Metz que les transports nécessaires à la garnison. Ordre de réduire les bagages au plus strict. On devait désigner les hommes non valides, qui, laissés dans la place, seraient organisés en détachemens réguliers. La garnison de Metz comporterait, en outre, les dépôts, la garde nationale mobile et sédentaire, et comme noyau principal, la division de Laveaucoupetn détachée du 2e corps. Harcelé de travail, Du Breuil se dépensait avidement pour tromper les dernières heures de l’attente. Fuir Metz lui apparaissait la fin d’un cauchemar. Il y laissait pourtant des amis… Pauvres Bersheim !… Trouverait-il un moment pour prendre congé d’eux ? À la pensée d’Anine, un tumulte de sensations confuses l’assaillait. Il lui semblait vivre un affreux rêve. Tant de choses terribles, irréparables, en quinze jours !… Le sort de l’armée ? L’avenir de Metz ?… Livrée à ses seules forces, pourrait-elle tenir contre l’investissement ? Et il songeait aux Bersheim, comme si le cœur de Metz eût battu dans leur seul cœur. Il souffrit, à s’imaginer Anine prisonnière, regardée au visage par des officiers prussiens. Comme il allait sortir, le capitaine de Francastel parut, fort ému, et annonça très vite :

— Nous sommes trahis ! Notre mouvement de retraite est annoncé aux Prussiens ! On vient de voir partir trois fusées des pentes du Saint-Quentin !

Tout le monde pensa aux signes convenus des espions, mais Laune dit sèchement :