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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/280

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REVUE DES DEUX MONDES.

disaient mieux encore que le reste l’abandon de l’âtre et du toit familial. Défilé grotesque, qui ne donnait envie de rire à personne. Sur une fourragère, encastré à la place d’honneur, entre un buffet et des chaises, un porc énorme grognait. Plus loin, un chat passait sa tête hors d’un panier. Un cahot parfois brisait la vaisselle, au grand désespoir des propriétaires. Les femmes surtout avaient des visages mornes ! Certaines regardaient avec défi, le sang aux joues, sous le fichu qui couvrait leurs cheveux. D’autres riaient, en laissant pendre leurs jambes, d’un air idiot. Il y avait des vieillards farouches, tout raides. Quand on leur adressait la parole, ils ne semblaient pas comprendre. Ils ne marmonnaient que patois. Une vieille à bandeaux blancs qui marchait seule, à pied, un ballot sur l’épaule, semblait, avec son dur visage, une pythonisse de grand chemin. Tous ces gens avaient le même air de stupeur et d’attente, une résignation de misère qui serrait le cœur. Des gars en blouse arrivaient aussi. Les uns allaient s’engager dans les volontaires, d’autres travailler aux terrassemens des fortifications.

Tant d’affluence effrayait les autorités. Toutes ces bouches à nourrir, en cas de siège ! Le lendemain, deux avis du préfet et du maire informaient les habitans des communes qu’ils ne seraient admis à entrer et à séjourner dans la place qu’après avoir justifié d’un apport de quarante jours de vivres au moins. Mais comment appliquer avec rigueur ces mesures, d’ailleurs tardives ?

Dans la banlieue, des mobiles frappaient de la cognée les hauts peupliers. Les arbres tombaient sur les routes. Partout, demeures vides, usines muettes. Le général Coffinières, récemment nommé gouverneur de Metz, enjoignait à tous les habitans de la zone militaire d’abattre leurs immeubles. Jardinets, villas, guinguettes, tonnelles, disparaissaient sous la pioche en amas de gravats. Une petite usine en briques rouges montrait son flanc crevé, sa cheminée fendue. Des murs de torchis fondaient en boue. Des chambres à jour laissaient pendre leur papier à fleurs décollé. À voir ces ruines et cette désolation, il semblait que la guerre et l’incendie eussent déjà passé là. Ni protestations, ni plaintes. Les derniers habitans s’en allaient, se garant des pierres, les pieds dans l’eau, sans regarder derrière eux. Un cabaret tint quelque temps encore, à la porte du cimetière. Des mobiles à moitié ivres y dansaient avec des filles, au branle d’un ménétrier qui, coiffé d’un bonnet de police, raclait du violon. Gaieté ma-