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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/270

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REVUE DES DEUX MONDES.

Un bataillon de ligne l’occupait, utilisant le talus, les arbres, pour diriger un feu violent sur les bois opposés où les Prussiens venaient d’être rejetés. Du Breuil sautait à terre, et voulant pousser jusqu’à Styring, il décida Schneiber à remiser sa voiture dans le taillis. Un quart d’heure après, il pénétrait dans l’usine. Les hauts fourneaux étaient allumés. Les machines ronflaient. Les ouvriers allaient et venaient comme si rien d’anormal ne se passait. Le village était cependant le centre de la résistance. À droite, à gauche, en avant des maisons, régimens et batteries confondus faisaient un dernier effort. Alt-Styring était pris. Les Prussiens débouchaient de toutes parts.

Le général Bataille et le général Vergé se tenaient à cheval à l’entrée de la cour. Du Breuil les vit un moment se concerter, puis le général Bataille, seul, l’épée à la main, gagner la gauche du village. Tout le 67e de ligne aussitôt se porta en avant, baïonnette au fusil et clairon sonnant ; les trois bataillons prirent le pas de course, fonçant sur les bois… Du Breuil tourna la tête. Un gémissement s’élevait derrière lui. Il allait se pencher vers le blessé, un petit lieutenant d’artillerie, la jambe droite fracassée, lorsque des cris éclatèrent. Sur le terrain balayé par la charge, trois canons abandonnés le matin étaient en batterie. Un nouveau gémissement le fit tressaillir. La tête appuyée contre le battant de la porte, le blessé remuait. Il se souleva sur le coude, et Du Breuil suivant la direction de son regard le vit contempler fixement les canons en détresse.

— Mes pièces… murmura-t-il avec désespoir, mes pièces…

Mais un chef d’escadron suivi de quelques officiers et d’une dizaine d’hommes, artilleurs et fantassins, piquait des deux, droit vers elles. Sous une grêle de balles, ils parvenaient aux canons, sautaient à terre, les raccrochaient aux avant-trains et repartaient au galop.

— Bravo ! cria Du Breuil, tandis qu’avec un sourire d’extase le petit lieutenant retombait évanoui.

Des cris d’épouvante s’élevaient : Au feu ! au feu ! L’usine commençait à flamber. Au-dessus des toits, de lourdes colonnes de fumée blanche tourbillonnaient, mêlées aux panaches noirs des hautes cheminées. La flamme creva, jaillit. Ce qui restait d’ouvriers s’enfuit éperdu. Du Breuil allait s’éloigner lorsqu’il aperçut devant la porte un groupe compact : le général Vergé, le général Frossard avec son état-major.