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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/264

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REVUE DES DEUX MONDES.

grondement de la bataille éclata. La vue était encore bornée en avant par un coude de la route, et de chaque côté par les talus boisés. Rien que la sombre verdure et le ciel bleu. Mais au tournant, sur la rampe qui montait vers eux en ligne droite, Du Breuil aperçut un furieux galop d’attelages. Des caissons d’artillerie, un maréchal des logis en tête, passèrent à toute vitesse dans un nuage de poussière. Les conducteurs penchés sur l’encolure activaient à coups de fouet l’allure des sous-verges ; les lourdes voitures roulaient avec fracas.

Un convoi dépourvu de munitions, qui allait sans doute se réapprovisionner à Forbach… Ils croisèrent des estafettes au grand trot, des paysans chassant devant eux des troupeaux de moutons et de bœufs, des chariots remplis de meubles, d’effets jetés pêle-mêle, tables, chaises, matelas. Leur carriole dépassa une file de prolonges chargées de pain. L’officier d’administration qui les dirigeait avait l’air fort en peine. Le canon tonnait avec violence. La petite escorte des hommes de corvée, l’arme au bras, piétinait le long des voitures, en maugréant.

À toute bride, sur le bas côté gauche de la route, un officier d’état-major, porteur de quelque dépêche, fonçait devant lui. Il cria : Place ! place ! Du Breuil n’eut que le temps d’apercevoir son visage en feu.

Ils arrivèrent à Etzling. Comme ils allaient quitter la grand’route pour piquer au nord, sur Spickeren, par un chemin de terre, Schneiber, dans un break arrêté sur la place de l’église, reconnut un de ses cousins, habitant de Forbach, le sieur Briand. Il rapportait de Sarreguemines des nouvelles triomphantes. Il n’y était bruit, depuis le matin, que d’une grande victoire remportée par Mac-Mahon. La revanche de Wissembourg ! Le maréchal avait anéanti l’armée du Prince Royal, fait 40 000 prisonniers… M. Briand, transporté, agita sa casquette, en criant : Vive la France !

La carriole roulait vers Spickeren. On apercevait du plateau les toits rouges du village, l’église où flottait le drapeau de Genève. Pays tourmenté de ravins profonds, de pentes roides, de côtes et partout, dans les fonds, sur les hauteurs, des bois, des bois noirs coupant de leurs taillis drus les sillons rouges des terres labourées. Du Breuil écoutait grandir avec orgueil le tumulte continu de la lutte. Le soleil à ses yeux resplendit. L’azur devint léger ; la victoire y passa, fouettant l’air pur de son aile frisson-