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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/263

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LE DÉSASTRE.

un air martial, de confiance joyeuse, d’entrain. Un épais brouillard rose achevait de se dissiper dans le soleil. Comme la nuit avait dû être longue sous les petites tentes, pour tous ces braves gens, couchés à même sur les plateaux, dans les vallons, à travers l’ombre imprégnée d’eau ! Il se représenta les heures noires, coupées d’averses et de rafales, les sommeils agités, l’humidité, le froid, et le morne réveil, dans l’aube blême, sur le sol gluant… À huit heures, il pénétrait en ville, comme le général Frossard et son état-major allaient en sortir.

Sa mission remplie, il gravissait en carriole la pente roide du Kreutzberg, à côté du jeune Schneiber, un paysan de Forbach qui, désireux d’assister à la bataille et de porter secours aux blessés, lui avait offert avec empressement une place. Du Breuil avait beau tendre l’oreille ; on n’entendait absolument rien. Pourtant l’action était engagée. Il avait, en partant, rencontré le commandant Laisné. Ils s’étaient liés pendant la campagne d’Italie. Pas changé, Laisné. Grand, sec, son nez énorme, ses moustaches de chat… Deux mots échangés à la hâte. La lutte se dessinait à Spickeren. Laisné venait de porter au télégraphe une dépêche du général Frossard annonçant la bataille au maréchal Bazaine, et demandant qu’on le soutînt.

Il était onze heures. La route serpentait sur la montagne, entre des taillis épais, dressant de chaque côté leurs fourrés drus, aux troncs serrés, aux feuillages noirs. Le ciel d’un bleu profond, sans un nuage, se déployait très haut comme un dais lointain. Il faisait chaud. Pas un bruit. Seule dans l’air lourd tournait une ronde d’insectes. L’herbe des talus était immobile.

Ce silence, à la longue, était inquiétant. Sans doute, quand on aurait gagné la descente, on entendrait… Du Breuil s’étonnait d’être le long de cette route, cahoté sur un banc de carriole, à quelques kilomètres du champ de bataille. Pourquoi n’avait-il pas repris le train ? Bah ! il était aussi bien là qu’à Metz, dans son bureau… Même il pouvait se rendre utile, rapporter au Quartier général des nouvelles fraîches… Et puis, cette impatience d’agir, ce besoin de savoir !… Il n’eut pas de peine à se convaincre qu’en restant, il ne faisait, en somme, que son devoir.

Pourquoi n’entendait-on plus rien ? Une saute du vent, sans doute, ou bien la montagne interceptait…

Ils venaient d’atteindre le sommet du Kreutzberg. La route tourna brusquement. Aussitôt, sourd d’abord, puis distinct, le