Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/260

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
254
REVUE DES DEUX MONDES.

petits chevaux gris des chasseurs, pleins de feu, moutonnaient, contrastant avec les grands normands, plus calmes, des guides. Officiers et soldats regardaient de haut les passans, avec l’indifférence un peu narquoise habituelle aux cavaliers. Les dragons de l’Impératrice et les lanciers apparurent, ceux-là en habit vert, ceux-ci en habit bleu. Les flammes des lances flottaient légères. Les chevaux bais, bien alignés, marchaient avec ampleur. Lacoste, monté sur Musette, aperçut de loin Du Breuil ; à sa hauteur, il salua du sabre. En serre-file venait un vieux maréchal des logis chevronné : celui qui à Saint-Cloud avait reçu Du Breuil, au poste de caserne. Il ne détourna pas la tête, rigide et grave. Les carabiniers et les cuirassiers fermaient la marche, sur leurs chevaux énormes. Les premiers cuirassés d’or, les seconds d’argent. En tête, un chef d’escadrons nommé Couchorte, gigantesque, semblait un homme d’un autre âge. Des trompettes sonnèrent, aigres et stridentes, faisant dresser l’oreille aux chevaux, la taille aux hommes. La cavalerie défilait toujours : vétérans médaillés, bêtes robustes. Cette belle division donnait une impression de force redoutable ; les canons des deux batteries, roulant en sourd tonnerre sur les pavés, y ajoutaient encore. Du Breuil, plein de fierté, regardait s’éloigner les dernières cuirasses et les derniers chevaux.

La journée se passa sans nouvelles. Vers le soir, de ces bruits vagues, mystérieux qui présagent les événemens néfastes se répandirent. Une division de Mac-Mahon aurait été attaquée, refoulée. Du Breuil n’y voulut pas croire. Cependant des gens, des officiers de la ville affluaient au Quartier général, avides de nouvelles. On ne savait rien. Il fut alors envoyé à la Préfecture, porter des dossiers au maréchal Lebœuf.

Avec sa petite cour, toujours pleine d’allans et de venans, les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée central, occupé par les officiers de tout grade qui avaient accompagné l’Empereur, le brouhaha des cuisines dans l’aile droite, — des marmitons blancs et des livrées vertes étaient justement en train de décharger un fourgon de provisions pour la bouche, — avec son trop-plein de suite, ses curieux, ses oisifs, la Préfecture, trouva-t-il, ressemblait plus à une succursale de l’hôtel de l’Europe, qu’à la calme demeure du Souverain. Plus d’une fois, appelé par son service, il avait jeté un regard sur les hautes croisées closes du premier étage, affecté au service personnel de l’Empereur et du Prince impérial. Le