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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/259

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LE DÉSASTRE.

— Bonjour, mon cher ami ! J’espère que vous avez de bonnes nouvelles de vos parens. Le service des postes se fait bien mal. Voilà une lettre qui a subi un retard considérable. En effet. Du Breuil avait écrit deux fois aux siens ; pas de réponse encore. Bersheim ajoutait :

— C’est mon cuirassier qui a griffonné cela, c’est André. Il m’annonce que notre zouave se ressent des fièvres d’Afrique. Ce pauvre Maurice a toujours été délicat. Mais le climat de l’Alsace va le guérir. Il compte bien décrocher l’épaulette à la première affaire. C’est effrayant, n’est-ce pas, d’avoir ses enfans dans la mêlée ? Eh bien ! mon cher ami, je suis très calme. Ma fille aussi est brave. Voyez-vous, quand on se dit que les gens qu’on aime font leur devoir, cela vous réconforte. Ma femme seule n’est pas raisonnable, elle se tourmente : c’est la maman. Bah ! toutes les balles ne tuent pas ; j’ai beau le lui répéter ! Elle a eu cette nuit des cauchemars affreux.

Lui, Bersheim, gardait la bonne figure d’un homme qui dort la conscience en repos. Mais peut-être faisait-il meilleure contenance qu’il n’en avait envie au fond, car, soudain, ses paupières se gonflèrent, sa bouche eut un petit tremblement.

— J’ai confiance en Dieu, fit-il : et après un silence : Devinez où je vais ?… Dire au revoir à d’Avol. Je lui porte quelques bons cigares qu’il pourra glisser dans ses sacoches. Je suis sûr qu’il n’y a pas pensé, lui ! Mais Anine songe à tout… Et j’ai porté au général Boisjol un flacon de ce vieux kirsch qu’il a paru apprécier. À quoi pensez-vous ?

Du Breuil rougit. Il revoyait Anine, et d’une façon très vague, très obscure, il enviait, tout en la jugeant des plus naturelles, sa prévenance pour d’Avol. Elle ne l’aurait pas eue pour lui, certainement. Bah ! que lui était-il, après tout ? Une ancienne relation, presque oubliée peut-être. Pourtant, elle l’avait accueilli comme un ami de la veille.

Des musiques résonnèrent. Depuis le matin, la Garde sortait de Metz. Un flot d’hommes et de canons s’écoulait hors des murs, par la porte des Allemands ; des convois suivaient, — dans la poussière.

Il vit, après déjeuner, défiler la division de cavalerie. En colonne par quatre, elle s’avançait au pas, la brigade légère en tête. Le vert clair des dolmans des chasseurs, le vert foncé des guides, les buffleteries blanches, les rangées de boutons scintillans sur les poitrines, rendaient joyeux cet apparat de guerre ; les